| Et la liberté de conscience Monsieur Baskin Oran? |
| Écrit par Aurel | ||||
| 30-01-2008 | ||||
|
Je viens donc de prendre ma douche de la semaine et suis en train de farfouiller dans mes Tshirts, comme un véritable célibataire, à essayer de renifler lequel est encore assez propre quand soudain sonne le téléphone. Etant donné la difficulté pour l'étudiant que je suis à recruter du personnel qui veuille bien travailler un dimanche, je décroche donc le combiné par moi-même. C'est ze president. Le fumier m'annonce qu'un incident technique de dernière minute sur Air Force One l'empêche d'être à la conférence. Sur le coup, cossard comme vous connaissez mézigue, je lui dis que ce n'est pas grave, que c'est dommage, mais que ce sera pour une autre fois... songeant déjà la bave aux lèvres à cette journée de flémardise que je vais encore pouvoir m'offrir grassement et sans scrupules. Tant à la place de Baskin Oran, se dessine là droit devant moi, le comptoir de mon pub favori, l'Affligem à la pression, les petites olives, et cette jeune serveuse avec des petits lolos et des yeux qui t'arranchent l'Irlande ! Car quoi, dimanche jour du saigneur, les chrétiens radicaux sont dans leurs églises, et à fortiori, c'est jour de repos pour les dinsiz ! Mais ze président en a décidé autrement et tient absolument à ce que j'y aille. Tout d'abord parce que môsieur a des principes et que, dit-il, il faut tenir ses engagements auprès de l'association organisatrice. Et secundo parce qu'il est très désireux de savoir ce que Baskin Oran a à dire. Evidemment, le descendant d'esclave noir et de juifs n'a pas l'intention de se laisser embobiner. On a abolit l'esclavage et viré les nazis, c'est pas pour que moi en 2008 je me fasse berner par un Turc ! Et athée, en plus ! Je vire donc instantanément vers mon plus beau pourpre écarlate et romain. Bien qu'athée je le maudis, je gueule, je m'insurge, c'est inadmissible, faut pas déconner, y'en a ras le bol, c'est toujours la même chose, et si c'est ça... et bref, je vais prendre mon train. Dehors il fait froid, le soleil joue sa rosière effarouchée et l'hiver me mord le cul...
Pour étayer mon propos, je lui explique tout en rappelant que je prends un parallèle fort dans l'histoire sans pour cela le comparer vraiment à la Turquie, rappelant que c'est un parallèle qu'on peut reprendre pour toutes les cultures. Que les « Hitlerjugend » – les jeunesses hitlériennes, je précise pour ceux qui comme lui ne connaissaient apparemment pas le mot – durant l'Allemagne nazie n'avaient pas eu cette liberté de conscience, et qu'ainsi, on ne peut pas dire que ces jeunes devenus adultes, à l'age de raison, aient pu choisir en leur âme et conscience, par le lavage de cerveau subi durant des années, leur identité subjective, forcés – consciemment le pensaient-ils certainement – à faire de leur identité objective donc d'origine et supranationale, leur identité subjective. Ce qui a donc manqué à ses jeunes allemands de l'Allemagne nazie pour échapper à la supra identité de l'époque, c'est de pouvoir construire leur propre identité, sur une éducation saine. Ce qui leur a manqué, véritablement, c'est la liberté de conscience. Ainsi expliquée l'importance capitale de la liberté de conscience, qui ne peut-être garantie que dans une éducation laïque (donc exemptée de cours religieux, ce qui n'est ni le cas en Turquie, ni en Alsace-Lorraine, ni d’autres pays européens) je continue en expliquant que bien sûr, revendiquer le droit des minorités, - notamment kurdes et arméniennes - est importante, néanmoins, cela ne veut pas dire que ces minorités en tant que groupes, quelles qu'elles soient, soient garantes de démocratie. Ce ne sont que des groupes qui revendiquent des droits culturels. Pour cela, j'explique que c'est pas parce qu'un Kurde, un Arménien, un alevi, un sunni et même un athée va demander des droits pour le groupe culturel ou philosophique auquel il appartient (parler sa langue, obtenir un droit au culte, à l'expression...) qu'il va, par exemple être pour l'égalité des sexes, pour ne pas faire de différence sur l'orientation sexuelle. Parlant ainsi de l'intérêt collectif de chaque citoyen d'avoir accès à une éducation qui mène à la liberté de conscience, j'en profite, car « it's my duty », de lui rappeler que les athées et les LGBT (Lesbiennes, Gais, Bi et Transsexuels) sont les minorités les plus discriminées de Turquie, et ce, bien loin devant les Arméniens. En effet, si on peut se dire Arménien ou Kurde en Turquie devant les médias, il est déjà beaucoup plus difficile de se dire ouvertement athée. Deux ont essayé, Aziz Nesin et Turan Dursun. Pour avoir voulu faire une réunion au côté d'alevis et d'intellectuels de gauche, Aziz Nesin a vu l'hôtel où ils se réunissaient brûler avec 37 personnes hommes, femmes et enfants qui ont péri dans les flammes sans que les autorités ne bougent le petit doigt... Quant à Turan Dursun, mufti devenu athée, les balles l'ont définitivement arrêté d'écrire ses critiques de l'islam et sa défense de la liberté de conscience. Personne n'en parle, pourtant comme Hrant Dink, il voulait éclairer le peuple. Comme Hrant Dink, il savait ses jours comptés. Et ses assassins près de 20 ans après coulent toujours des jours paisibles dans la nature... Je lui fais remarquer mon étonnement de m'apercevoir qu'il n'a pas parlé ni des athées, ni des LGBT dont ces derniers font pourtant preuve d'une discrimination féroce et dont l'association « Lambdaistanbul » est en procès actuellement pour « atteinte au bonnes moeurs ». Je rappelle aussi que les femmes de Turquie se sont montrées exceptionnelles dans les combats pour la démocratie, notamment aux grandioses manifestations laïques d'avril dernier où elles tenaient le haut du pavé. Aussi, lui demandant de m'excuser car ému n'ayant pas l'habitude de m'exprimer ainsi en public, je pose ma question qui n'en est pas vraiment une en ces termes : Au lieu d'axer le combat démocratique sur les revendications de (certaines) minorités, mieux ne vaut-il pas l’axer sur l'éducation et le libre choix ainsi que sur la liberté de conscience, afin d'expliquer à chaque individu, pourquoi en tant que citoyen d'une république démocratique il est en droit de réclamer des droits ? N'assisterions-nous pas alors à une convergence des luttes bien plus profitable pour la démocratie ? Et monsieur Oran alors de se faire traduire du français au français ce que je venais de lui dire en d'autres termes, et de demander « il était là depuis le début ? » et les personnes de lui répondre, que oui, j'étais bien là depuis le début. Alors, de clore, en rappelant – mea culpa j'avais dû ne pas l'entendre – qu'il ne parlerait pas des identités autres que les identités culturelles... Sebahat de me demander alors si je ne suis pas trop déçu de sa réponse, et de lui répondre que j'ai l'habitude qu'on fasse l'impasse sur les athées, que néanmoins les Turcs ne se reconnaissant pas dans l'islam représentent à peu près 40 % de la population, et les athées environ 7%... Néanmoins, je n'ai pas voulu désespérer, et comme lorsqu'on ne veut pas croire que le père Noël n'existe pas, le vin d'honneur arrivant, je suis retourné quelques temps après vers M. Oran, profitant traîtreusement d'un moment où il était seul pour lui dire ce que je pensais de son raisonnement, ou de sa façon de faire. Et ce que je pensais, et que je pense toujours, « allaha sükür » – dieu merci ! - c'est que toute démocratie qui se respecte se doit de protéger les plus faibles, les plus discriminés. En France ce sont les musulmans, les juifs, les athées qui souffrent de préjugés et de brimades, quelques fois dans les médias mêmes. En Turquie ce sont les athées et les LGBT, les Kurdes, les Arméniens... Oublier systématiquement les athées et les LGBT comme les femmes n'est pas anodin. C'est oublier sciemment les minorités qui ne se résument pas à une identité « ethnique » ou religieuse et ainsi ne pas avoir à expliquer pourquoi un homosexuel, une femme ou un athée ont autant de droit à voir revendiquer leur liberté et leur égalité, qu'un chrétien, un Arménien, un Kurde, ou un musulman. C'est ne pas avoir à offrir au peuple la liberté de conscience, enfermant les individus dans des petites cases, dans leurs carcans communautaires rarement propice à l'émancipation et, justement, à la construction dans le libre choix de son identité subjective, comme aime tant à le dire M. Oran Baskin. La Grande Bretagne n'est pas un modèle de démocratie, pas plus que ne le sont les USA, chers amis. En Grande Bretagne, certes, les musulmans ont droit de porter le voile, et pendant longtemps – d'ailleurs les Britanniques commencent à revenir sur leurs conceptions des choses – c'est à peine si on ne les y a pas explicitement invités. Ainsi la société est réduite à sa version communautaire simplifiée : le musulman vit reclus dans ses quartiers à vivre comme au moyen age, le chrétien va à l'église et dit « amen » aux paroles les plus intégristes du pape, et le juif se déguise en Rabi Jacob, etc. Mais il ne faut pas confondre liberté religieuse et liberté de conscience. Invités au replis identitaire, dans aucune de ces communautés, n'allez croire, la femme a son mot à dire, dans aucune de ces communautés on ne nourrit pas – manquant naturellement d'ouverture – le plus grand mépris pour la communauté d'à côté. Dans aucune de ces communautés on laisserait son fils ou sa fille se marier avec un membre d'une autre communauté. Ainsi l'athée pour le turc musulman est qualifié péjorativement de « dinsiz » et le non turc, enfin non musulman de « gavur », le non juif un « goy », le musulman se fait appeler « Ben Laden », la femme qui revendique sa liberté sexuelle, une pute, et les gays, lesbiennes ou transsexuels des malades mentaux, une sous-espèce... Voilà à quoi on s'expose, consciemment ou non, M. Oran, quand on privilégie les droits communautaires aux droits individuels. J'explique à M. Oran qu’omettre la liberté de pensée, et de parler sans cesses de communautés, c'est ce que font quotidiennement nos anti-laïques et autres culturalistes notoires qui veulent rentrer dans la tête du peuple les prétendues racines chrétiennes de l'Europe, ne veulent surtout pas y voir intégrer la Turquie et recherchent à étayer leur thèse raciste de « choc des civilisations ». En rentrant les gens dans des cases, eux aussi se prennent pour des «élites» et infantilisent le peuple en faisant croire à grands coups de médias et d'instrumentalisation de la peur qu'un africain ou qu'un musulman ne sont pas capables de dialoguer autrement civiquement qu'au moyen de la violence. Ainsi tous divisés, les despotes peuvent mieux régner. Quant à savoir M. Baskin Oran, si tous les citoyens de Grande Bretagne se reconnaissent tous de Grande Bretagne, à bien y réfléchir j'en doute fort. Si c'est vrai pour les anglais et les gallois, cela l'est déjà moins pour les écossais qui à force de lutte ont un parlement à eux depuis 1998. Et pour avoir vécu en Irlande, je défie M. Oran Baskin d'aller à Belfast en Irlande du Nord pourtant faisant partie de Royaume Uni, et d'hurler sur la place publique « we all are Brits » : nous sommes tous des Britanniques. Quant à savoir si les citoyens originaires du Moyen Orient et musulmans de Grande Bretagne se sentent tous à égalité avec les autres citoyens anglais, j'en doute, vu le délit de faciès qui a lieu dans ce pays là et les nombreux procès d'intention à leur égard ayant cours, surtout depuis les attentats de Londres.
Et ce qui manque à la France d'aujourd'hui, c'est de ne plus céder à l'instrumentalisation d'une politique de la peur ; de réaffirmer la laïcité que partis de gauche comme de droite ont souillé allègrement au profit de communautés culturelles et religieuses pour de basses raisons électoralistes. Un triste exemple nous en est encore donné avec le Parti Socialiste de Villeurbanne qui présentant une liste commune avec les Verts où figurait une citoyenne Française originaire de Turquie, le maire de cette commune à forte proportion arménienne n'a rien trouvé de mieux que de demander à cette dernière de reconnaître le génocide arménien publiquement et devant des membres de la communauté arménienne. Ce qui manque donc à notre pays, c’est de fortifier l'école de la République, laïque et obligatoire. Et ce qui manque en Turquie aujourd'hui, pour avoir choisi le modèle français républicain jacobin et laïque, ce n'est pas tant de se dire « de Turquie », ou « Ottomans », mais de réaffirmer de même l'école laïque voulue par Atatürk, sans cours de religions obligatoires. De ne plus brider certaines libertés citoyennes, au profit d'autres, au gré des fluctuations de Bruxelles plus attachée à la communauté chrétienne ou kurde qu'à la communauté alevi qu'avec ignorance les européens rangent dans une branche de l'islam. Ce qui manque en Turquie c'est de réaffirmer l'apprentissage laïque propice à une liberté de conscience voulue par Atatürk, comme en France, Sarkozy se réclame de Jaurès en bafouant toute une vie consacrée à l'égalité des citoyens et qui finit tragiquement sous les balles d'un intégriste catholique. Non, nos modèles nationaux ne sont pas parfaits. « On ne peut être juste si l'on est humain » déclarait Vauvenargues à la Révolution. Mais preuve en est que les valeurs de Liberté, d'Egalité, et de Fraternité adoptées par la France à la Révolution – faut-il encore le répéter – ne sont pas des valeurs qu'elles à inventées mais belles et bien faites siennes. Que ces valeurs sont inhérentes à tout être humain quelque soit son arrière-plan culturel. Que la liberté de conscience seule, respectée sans concession aucune, permet au citoyen de s'épanouir au sein d'une société et de se sentir l'égal de ses concitoyens, quelque soient, encore une fois, leur croyance, leur sexe, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau.
La liberté de conscience ! La liberté de conscience ! La liberté de conscience !
Et je sais, et nous savons tous, car nous ne pouvons douter de ce qui est inscrit au plus profond de chacun de nous quand la peur nous est interdite de brouiller nos raisonnements, qu'une fois cette liberté de conscience assurée pour chacun d'entre nous, alors seulement, nos républiques seront : UNE ET INDIVISIBLE. Voici donc, ce que j'ai tenté d'expliquer brièvement à Monsieur Baskin Oran, intellectuel reconnu de Turquie, et que j'aurais pu lui exposer mieux en détail comme je viens de le faire, s'il ne m'avait pas remercié poliment en déclarant tout d'abord que sa conférence ne concernait pas les athées ou les LGBT, et plus loin, en me remerciant poliment une seconde fois, un verre de vin blanc cuit à la main, en prétextant qu'il avait besoin une fois le débat passé, de déguster son élixir en toute quiétude. Et c'est donc sur un goût amer que s'est terminée pour moi cette conférence d'un homme qui affirme publiquement que seules les élites changent les civilisations. Seules les élites dites-vous Monsieur Oran ? Alors pourquoi, et ce fut la première question qui me vint instantanément à l'esprit, pourquoi moi qui suis loin de me considérer comme une élite – si ce n'est une élite des pubs de Mac Curtain Street, mais c'est une autre affaire... pourquoi me suis-je rendu à cette conférence, moi, fils du peuple, puisque selon le conférencier lui-même, seules les élites changent une nation, entendant par là qu'en tant que membre de la société civile, je peux aller me rhabiller. Je n'ai trouvé à cette réponse qu'une solution, celle de l'homme du peuple content d'avoir vu « Oran Baskin le grand intellectuel turc » s'exprimer devant lui et rentrer chez lui plein d'espoir, en ayant pris soin d'acheter son livre, attendant que l'élite qu'il est daigne bien oeuvrer pour nos libertés. Inch' Allah ! Et au risque de paraître irrespectueux envers l'homme méritant qu'il est certainement néanmoins, la vision de ce vieux monsieur en costume m'a rappelé cette phrase d'Atatürk lorsqu'il déclarait : « je ne suis pas un imposteur, je bois en l'honneur de la nation ». N'était-ce pas là un peu baroque de boire le frais raki au côté du peuple venu écouter le grand monsieur achetant ses ouvrages, et de l'entendre déclarer que de toute façon, seules les élites décident de l'avenir des citoyens ? N'était-ce pas là au fond, une façon d'ôter à ce peuple toute liberté de conscience ?
Baskin Oran est professeur de sciences politiques et auteur d’un rapport sur les minorités en Turquie, présent dans le débat politique par ses éditoriaux publiés dans les hebdomadaires Radikal 2 et Agos. Il était aussi candidat de la gauche indépendante lors des élections législatives de juillet dernier en Turquie. Hits: 2393
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.6 |
||||
| Dernière mise à jour : ( 30-01-2008 ) | ||||