8 mai 1945 : Michel Audiard nous raconte l'occupation et la libération de Paris
Écrit par Aurel   
08-05-2007

Athétürk a retrouvé pour vous 2 articles de Michel Audiard, le légendaire dialoguiste du cinéma français. Le père des Tontons Flingueurs, du Cave se rebiffe, et d'un Singe en Hiver nous parle de son enfance vécue dans le 14ème arrondissement de Paris pendant l'Occupation allemande. Il nous livre la libération de Paris comme il l'a vécu. Loin des livres d'histoire et des récits héroïques. Nous replongeant dans une époque bien vite oubliée, ou à l'image de la Bible, rêgnait une "justice populaire" expeditive qui se terminait souvent en lapidation et autres tontes de cheveux...

 

J'étais un gosse de l'occupation

Personne n'est mort de honte, mais on a bien failli mourir de faim. Avant d'attaquer le grand Lamento des années vertes, j'aimerais que les jeunes gens d'aujourd'hui sachent combien ils ont été blousés. Et pas qu'un peu ! L'Histoire telle qu'on la leur raconte, les films qu'on leur montre, les récits estampillés «vécus», les témoignages, les «mémoires» surtout, tout ça bidon ! Enfin, presque tout. Parce que les choses – telles qu'elles se sont réellement déroulées entre 1940 et 1944 – ces choses là, voyez-vous, sont irracontables.

Je sais les images pieuses – les prestiges retouchés – qui ont bercé les innocences : Monsieur Résistant, Monsieur Maquisard, Madame Frémissante, Mademoiselle Swing, tout ce petit monde pistolet au poing, grenade dans le sac à main, faisant sauter les Kommantur, sabotant les voies ferrés, paniquant la Gestapo. Peut-être ces extravagants ont-ils effectivement existé, vécu quelque part, mais à quelle époque ? Sur cette planête ? N'ayant pas quitté Paris de toute l'Occupation, si on avait fait sauter tout le bazar j'aurais forcément, un jour ou l'autre, entendu quelque chose, non ?

Les sabotages, les attentats, les affiches rouges, les étoiles jaunes, ont existé... bien sûr... Radio-Londres aussi, qu'on écoutait en catimini, la tête dans le poste, au fond des caves... Les Français parlaient aux Français... mais les allemands leur parlaient aussi... et comment ! Et d'autres français pour ne pas être en reste : Jean-Herold Paquis, Philippe Henriot. Alors les gens ( je parle des petites gens, ceux de la rue, les autres m'indiffèrent ) alors ceux-la écoutaient un peu tout le monde... pour être au courant... parés au plus pressé... s'adaptaient à la tournure des choses, lesquelles, il faut bien le dire, n'étaient guère reluisantes. Non, mais quand on y repense ! Quelle merde ! Pour être tout à fait franc, durant ces quatre années le problème, le seul, ça a été la bouffe. Enfants et vieillards auraient expédié aïeux et petits-fils à Auschwitz pour une portion de salsifis ! Les malheureux avaient bien raison ! L'essentiel en enfer n'est-il pas de survivre ? Ah ! Certes, dans un tel climat, il convenait de se montrer vigilant, circonspect à l'extrême, enterrer ses patates bien profondes, pas laisser traîner sa carte de tabac. On avait pris la technique. On se fait à tout. On ne survit pas sans quelques fatalismes. Ainsi s'habituait-on aux rafles... aux arrestations... un matin des gens disparaissaient... comme ça... on revoyait plus Monsieur Machin avec qui la veille encore, on tapait la belote entre deux alertes. On se disait « Tiens ! Il a dû filer au ravito chez des parents de province ». Ce n'est que beaucoup plus tard, bien après la Libé, qu'on a entendu parler des camps. A l'époque personne se doutait. Dans le domaine de l'horreur, on est toujours un peu à la bourre.

C'était à la sortie du métro qu'on se faisait le plus souvent faire aux pattes. Un gardien de la paix en pèlerine, l'air bonace, bon papa, vous demandait vos papiers. Si vous aviez l'age du S.T.O ou un nom un peu varsovien, d'autres pèlerines vous dégringolaient sur le poil et vous emballaient vite fait ! Les fourgons attendaient dehors dans lesquels on vous entassait à coups de lattes ! On partait alors pour des destinations extrêmement inconnues. Des feldgendarmes regardaient leurs collègues Français faire « leur devoir », se gardant le plus souvent d'intervenir. Qu'en pensaient-ils ?... Mais qu'en pensaient-ils ?

Quand, en 44, les poulets parisiens arborèrent la fourragère rouge « Merci Monsieur Joanovici ! » personne ne s'est marré, même pas eux. Ca n'intéressait déjà plus.

Puisqu'il faut que quelqu'un se dévoue... quitte à me faire quelques nouveaux amis... je vais me répéter : il n'y a pas eu dans toute l'Europe occupée, de citoyens plus enclins au « balançage » que les französichs. Délateurs, anonymographes, faisant la queue dès potron-minet aux guichets des Kommandantur, dénonçant les tapeurs de faux tiquets, les fraudeurs d'étoiles jaunes ou tout simplement le voisin de palier qui venait de recevoir du jambon d'Auvergne, ou la petite blonde d'en face qui « ne voulait rien savoir ». Il paraît qu'à la fin, les fritz ne décachetaient même plus enveloppes. Les services étaient saturés.

Tout ça n'est pas bien grave. Des remarques, c'est tout. Je ne rêgle pas de comptes. J'en veux à personne. Je pardonne tout. Pour que tout soit bien net, j'ajouterais même ceci : je préfère les lâches aux héros. Les premiers sont fragiles, friables, inquiêts, en final assez démunis. Les seconds me font franchement peur. Ils ont presque toujours un pistolet chargé dans la tête, un meurtre qui mijote au bain-marie quelque part dans leur cerveau plein de rêves d'exploits.

Le héros d'alors était ce genre de type qui vous flinguait un soldat allemand dans le métro. Bravo, bravo ! Mais le lendemain une affiche rouge informait la population que cinquante hotages avaient été fusillés contre le mur de la Santé. Vous auriez pu être un de ces hotages. Pensez-y avant d'applaudir. On peut échapper aux mouchards, beaucoup plus rarement aux héros. Personnellement, je me souviens d'avoir toujours fait très gaffe aux uns comme aux autres. Pas causant. Au bistrot, par exemple, ou dans la queue devant l'épicier, lorsqu'un de mes bouillants compatriotes exhaltait les succès militaires de la Wermarcht, je ne me serais jamais avisé de le contredire, approuvant au contraire quitte à « en remettre ». Les lieux publics étaient pleins, comme ça, de provocateurs qui passaient par là, vous glissaient un petit mot, guettaient la réponse et vous envoyaient au poteau. Beaucoup sont morts, des gens bien innocents d'avoir répondu étourdiment à leur concierge. La Résistance aurait-elle fait plus de mal que de bien ? Question à ne pas poser même trente-cinq ans après. Mais j'ai toujours eu un sens inné de ce qu'il ne faut pas écrire. Ca dérange les « paranoïaques ».

Des années plus tard, on peut toujours raconter qu'on a abrité des parachutistes anglais, zigouillé des feldwebel, niqué des « souris grises », rendu Himler maboul à force de malice. Mais lorsqu'on est dans la mouise, il y va un peu différemment. Et nous y étions ! Pour subsister, nous autres (je parle des enfants du quartier ) n'ayant pas le privilège d'opérer dans le marché noir, d'exporter des métaux non ferreux, ni de construire le mur de l'Atlantique, ni de diner chez les Abetz, on volait des vélos. Combien ? J'ai oublié. Des cycles pas toujours pimpants qu'on échangeait chez les commerçants « honnêtes » contre de la margarine, quelques litres de pinard trafiqué, ou mieux encore, de ces boissons bizarres, qui s'appelaient des trucs comme « Kina roc », des elixirs qui vous dégringolaient tout droit dans les godasses, parfois aussi contre des Gauloises piquées par des types qui travaillaient à la Régie. Tout le monde volait un petit peu. Fallait bien.

Personnage des Lettres et des Arts, unanymement apprécié, primé dans les festivals, je ne devrais pas évoquer des aubes aussi navrantes. Mais c'était la guerre... n'est-ce pas. L'histoire des chiens, je ne devrais pas non plus la raconter, surtout moi qui aime tant les bêtes. Mais tant pis. Puisqu'on y est, avouons ces crimes qui ont marqué nos âmes et nos estomacs.

Vers la fin de l'hiver 42, après la neige et tout ça, première constatation : on croisait de moins en moins de clébards dans les rues du XIVè. Seconde constatation : une délicieuse odeur de civet d'autrefois flottait à nouveau dans les arrières-boutiques. Verstehen Sie ?

Pour ce qui est des étoiles et toques à distribuer concernant la cuisine très improvisée d'alors, il convient de mettre immédiatement les choses au point. De soit-disant gourmets, que je qualifierais, moi, de becs-en-zinc, soutiennent effrontément que le goût du chat – une fois marinée, gibeloté, cuit et réduit – se confond avec celui du lapin. Publicité mensongère ! C'est fadasse, le matou, c'est farineux. Tout pareil au rat. Ce qui est tout à fait succulent, par contre, c'est le chien. Le petit clébar en dessous d'un an par la suite, à l'instar de l'homme « son meilleur ami », il vire coriace. Imangeable, l'épagneul vétéran.

On s'est régalé, nous autres les copains, avec des loulous, des teckels, aussi de ces bizarres choses tremblotteuses, qui ne paient pas de mine, mais dont la chair est vraiment délicate et qui s'appelle, je crois, des chihuahuas. J'en ai revu depuis chez les dames de Lettres, chaque fois je les caresse, je leur parle, je ne peux m'empêcher parfois de les soupeser songeant avec émotion aux blanquettes et aux « lapins chasseurs» d'antan. Les mémés à toutou se méprennent souvent quant à l'apparence innocente de mes gestes. Mais pour en revenir à Raminagrobis, je redoute qu'il ne nous en soit arrivé une sévère !... J'explique : avant de découvrir la succulence de l'espèce canine, nous nous étions, quelques amis et moi, un peu égarés sur les félins. Or, un soir où la portion de rutabagas nous avait semblée particulièrement congrue, voilà qu'un commensal nous fait part d'un chuchotis selon lequel les jardins du Palais Royal, et aussi ceux des Tuileries seraient une prodigieuse réserve de matous. On vérifie. L'information semble exacte. Aujourd'hui, je ne pourrais plus l'affirmer si c'était une dizaine ou plus, mais le nombre de greffiers qui ont muté lapins a fait bien des heureux. Pauvres gens. Mais l'angoisse ne réside pas là. Elle prit naissance environ 48 heures plus tard, lorsque nous lûmes dans un quotidien du matin que l'illustre écrivain Madame Colette s'affolait de la disparition de plusieurs de ses matous, ceux là qu'on voyait avec elle sur la photo illustrant l'article. Aujourd'hui, dans ce journal, alors que je me nourris désormais normalement, j'avoue à ma courte honte « mais si ! » combien d'avoir, autant de la grande disette, bouffé un des greffiers de l'admirable auteur de La Chatte. Quelle horreur !

Parmi les nouvelles poisseuses qui nous tombaient dessus assez quotidiennement, pourquoi l'ignoble rafle dite du Vel' d'Hiv' m'a t'elle choqué plus qu'une autre ? Le nombre inusité de malheureux pris au piège ? Sans doute. Mais je pense aussi : l'extravagance de l'endroit, le contenant, en somme, autant que le contenu. Ce Vel' d'Hiv' à la piste d'érable sur laquelle je tournais encore quelques semaines auparavent sous le maillot blanc cerclé de bleu du Vélo Club Clodoaldien ( la Clodoche comme on disait plutôt ), ce glorieux vélodrôme de la rue Nélaton, ce vieux, chaleureux et gai théatre des Six Jours à Paris... Voilà que des épouvanteurs le transformaient en cage ! Et encore ignorait-on que cette abomination n'était que relative en regard de ce qui allait suivre. Jamais ce que la guerre peut avoir d'avilissant ne m'est apparu aussi caricaturalement qu'à travers l'effrayante mutation d'un haut de l'exubérance en anti-chambre de la mort. Mais Nüremberg n'était-elle pas déjà la soeur dévoyée d'Olympie ?

On parle beaucoup de doter Paris d'un nouveau Vel d'Hiv'. En dépit d'un tropisme vélocypédique avéré, je me demande si c'est une bonne idée. Faut-il titiller le sort ? Agacer à ce point les démons ?

Miroir déformant du souvenir. Les historiens sont probablement sincères, pourtant, lorsqu'ils évoquent la ville en disgrâce, j'ai toujours l'impression que nous ne parlons pas de la même chose. Ni debout, ni couchée, celle que j'ai connue... Simplement triste comme les larmes dans les yeux des enfants. Suivant le côté ou le coeur penche, les « témoignages» oscillent sans vergogne entre un Paris combattant et un Paris larvaire. Ce malheureux Paris s'éteignant à l'heure du couvre-feu... Paris « camouflé » dont les rues raisonnaient du pas des patrouilles sous les veilleuses bleu de méthylène... pauvre ville... pauvre gens... Je répète : quand je dis les gens, ça veut dire les petites gens, toujours...

D'ailleurs, les autres, étaient-ils encore vraiment Parisiens, ces sortes de Turcs bouffant « chez Maxime's » avec Lafont, Bonny et leurs dames, amalgame de duchesses bidon et de clowns sanglants... Parfois le téléphone sonnait... une urgence rue Lauriston... On gardait au chaud les ortolans de ces messieurs... curieux noceurs... Pensaient-ils mourir bientôt ?

Je n'en suis pas si sûr. Les autres, les cloches, se débattaient avec leurs tickets de viande, leur attribution de charbon, échangeaient des fausses cartes, troquaient un tas de machins contre d'autres trucs... une orange ou autre rareté... Sous la férule des B.O.F., des B.O.F., et aussi des ploucs ! Parce que ça, faut le dire, et je vais me gêner ! On a beaucoup écrit que des pêcheurs de l'île de Sein avaient été les premiers résistants de France. Foutaise ! Ce sont les « Beurre et oeufs » !

Qui a bien pu inventer qu'on manquait de tout ? On manquait de rien ! On a même jamais autant manqué de rien ! Des chuchoteurs qu'on ne connaissait même pas vous proposait un wagon de sucre, un camion de farine, une tonne de harengs fumés. Pas avec ticket, bien sûr ! Tout ça se négociait dans les arrières-boutiques, les cabinets noirs, l'armée des ombres, la vraie ! A « résister » de la sorte, les épicemards et les fermiers ont empilé si peu d'oseille dans leurs lessiveuses qu'à la Libé, la Banque de France a dû changer les billets de banque ! Nous aurions dû, penseront les jeunes gens d'aujourd'hui, nous aurions dû les emplafonner, les emmancher au papier de verre, les affameurs. Certes, mais la sous-alimentation ne donne guère de punch. Nous étions très fatigués, jeunes gens. Ainsi pour tout. Tenez : toujours selon les historiens, l'esprit de Gavroche aurait soit-disant laissé le lourd Teuton pantois sous les lazzis de la Rue avec un grand R. Et bien, voyez vous, je l'ai surtout entendue boucler sa grande gueule, moi, cette Rue dont je crois généralement percevoir les humeurs. Et la rue avait raison. Dans le même ordre d'idées : j'ai presque toujours vu, pour peu que le passage soit toujours étroit, Monsieur Occupé laisser le trottoir à Monsieur Occupant. Et alors ? Et après ? Quelques temps plus tard, à Berlin, Monsieur Occupé laissait aussi la place. Ce n'est pas une question de dignité, mais de revolver. Celui qui n'en a pas est poli parce que celui qui en a un peut s'en servir. Simple.

Restrictions, dénonciations, arrestations, exécutions, et pourtant, hormis le pire, on aurait pu croire que certaines choses n'existaient pas. Un moment j'ai porté des journeaux à vélo. Des journeaux qu'on me délivrait dans une officine perdue au fond d'une cour de la rue de Maubeuge tout là-haut vers les gares. Des journeaux tchèques, hongrois, yougo, dont je n'ai jamais sur lire les titres, des nébuleux canards que les kiosquiers rendaient sans même avoir pris la peine de défaire les ficelles, bouillonnage à 100 %, mais que l'on continuait de distribuer imperturbablement. Pour qui ? Pourquoi ? Et Vichy ? Ca servait à quoi Vichy ? L'hotel du Parc, les parterres d'ortensias, les petites fontaines, les tennis, un vieillard qui se promenait là-dedans, vu de Paris, ça donnait l'impression d'une opérette de Meilhac et Halévy. On a jugé Pétain comme s'il avait réellement existé : c'est comme si on avait condamné la Grande Duchesse de Gerolstein.

Nous replongeant dans cette époque, notre mémoire vascille ou se veut partisane. Qu'en reste-t-il, de ce mauvais temps ? Epouvante pour les uns, âge d'or pour les autres. Estomacs délabrés pour la plupart. Pour moi, je m'interroge... L'insouciance de la 20è année... quelques solides pétoches par-ci, par-là... La faim... oui, ça oui, la faim... Et puis... Mon Dieu, comment peut-on être aussi léger ? Par-delà tant d'horreurs le Paris de ces années là restera toujours indissociable d'une silhouette noire et frêle qui symbolisait assez bien la ville finalement. Pâle, les joues mangées par les yeux, un peu boscotte, la petite dame à la voix déchiquetante, demeure collée au tragique du moment. Quand Edith ( qu'on appelait encore la Môme Piaf ) entrait en scène, on avait chaque fois l'impression qu'elle venait de paumer ses tickets de pain. Et puis, cette voix, bon Dieu ! On avait rien entendu de pareil, jamais ! C'était beaucoup plus qu'une voix, plutôt quelque chose comme une plainte qui serait née dans les rues d'avant et qui retomberait dans les rues d'alors, un truc parti de loin, peut-être de la grande peur de l'an Mil, et qui revenait nous rappeler les misères. On essaiera, je présume, de vous parler d'Elle sous la rubrique « Paris qui chante ». C'était Paris qui crie, Piaf. On l'entend encore.

Paris-Match n° 1525, 18 août 1975

J'ai la mémoire en horreur

Vivement qu’on ne se souvienne plus de rien. J’ai la mémoire en horreur. On va quand même faire un petit effort, à cause de l’anniversaire, des présidents sur les plages, de la vente des objets souvenirs qui a si bien marché, de tout ça.
Nous autres, enfants du quatorzième arrondissement, on peut dire qu’on a été libéré avant tous les autres de la capitale, cela en raison d’une position géographique privilégiée. On n’a même pas de mérite. Les Ricains sont arrivés par la porte d'Orléans, on est allé au-devant d'eux sur la route de la Croix-de-Berny, à côté de chez nous. On était bien content qu'ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l'enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue. Cette équipe de coiffeurs exhaltés me faisait, en vérité, assez peur.

La mode avait démarré d'un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu'on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d'été, et voilà qu'on apprenait – dites-donc – qu'elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes ! Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturlurait des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n'étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous retrouver devant un tribunal populaire comme il en siégeait sous les préaux d'école, qui vous envoyait devant un peloton également populaire. C'est alors qu'il présidait un tribunal de ce genre que l'on a arrêté l'illustre docteur Petiot – en uniforme de capitaine – qui avait, comme l'on sait, passé une soixantaine de personnes à la casserolle.

Entre parenthèses, puisqu'on parle toubib, je ne connais que deux médecins ayant à proprement parler du génie, mais ni l'un ni l'autre dans la pratique de la médecine : Petiot et Céline. Le premier appartient au panthéon de la criminologie, le second trône sur la plus haute marche de la litérature.

Mais revenons z'au jour de gloire ! Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d'une fillette martyrisée le jour même de l'entrée de l'armée Patton dans Paris.

Depuis l'aube les blindés s'engouffraient dans la ville. Terrorisé par ce serpent d'acier lui passant au ras des pattes, le lion de Denfert-Rochereau tremblait sur son socle.

Edentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d'un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaïté, tout près d'où j'habitais alors.

Il n'y avait déjà plus personne autour d'elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti.

Ce n'est qu'un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s'était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – naturlicht ! - flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu'à la petite place où ils l'avaient attachée au tronc d'un accacias. C'est là qu'ils l'avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt voyez-vous à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés.

Quand ils l'ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l'avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s'en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s'agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C'était le début de la fête. Je l'avais imaginée un peu autrement. Après ça je suis rentré chez moi, pour suivre à la T.S.F la suite du feuilleton. Ainsi, devais-je apprendre, entre autres choses gaies, que les forces françaises de l'intérieur avaient à elles seules mis l'armée allemande en déroute.

Le Général De Gaulle devait, par la suite, accréditer ce fait d'armes. On ne l'en remerciera jamais assez. La France venait de passer de la défaite à la victoire, sans passer par la guerre. C'était génial.

Le Figaro-Magazine, 21 Juillet 1984

Note pour les gamins qui ne connaissent pas le gars Audiard et qui font honte à leurs vieux :

- Retrouvez la biographie de Michel Audiard sur Wikipédia.
- Retrouvez les inoubliables dialogue du père des Tontons Flingueurs sur http://www.michelaudiard.com


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Dernière mise à jour : ( 08-05-2007 )