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Et la liberté de conscience Monsieur Baskin Oran? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par Aurel   
30-01-2008

Hier matin dimanche, je me lève tôt... dix heures et demi... autant dire à l'aube ! Mais aujourd'hui est journée exceptionnelle, j'ai rendez-vous à quatorze heure avec Nobel devant l'office du toursime de Turquie sur les Champs Elysées, afin d'assister à une conférence donnée par une personnalité réputée être un des plus grands intellectuels démocrates de Turquie, Baskin Oran, à l'invitation de la dynamique association Turquie Européenne...

Je viens donc de prendre ma douche de la semaine et suis en train de farfouiller dans mes Tshirts, comme un véritable célibataire, à essayer de renifler lequel est encore assez propre quand soudain sonne le téléphone. Etant donné la difficulté pour l'étudiant que je suis à recruter du personnel qui veuille bien travailler un dimanche, je décroche donc le combiné par moi-même. C'est ze president. Le fumier m'annonce qu'un incident technique de dernière minute sur Air Force One l'empêche d'être à la conférence. Sur le coup, cossard comme vous connaissez mézigue, je lui dis que ce n'est pas grave, que c'est dommage, mais que ce sera pour une autre fois... songeant déjà la bave aux lèvres à cette journée de flémardise que je vais encore pouvoir m'offrir grassement et sans scrupules. Tant à la place de Baskin Oran, se dessine là droit devant moi, le comptoir de mon pub favori, l'Affligem à la pression, les petites olives, et cette jeune serveuse avec des petits lolos et des yeux qui t'arranchent l'Irlande ! Car quoi, dimanche jour du saigneur, les chrétiens radicaux sont dans leurs églises, et à fortiori, c'est jour de repos pour les dinsiz ! Mais ze président en a décidé autrement et tient absolument à ce que j'y aille. Tout d'abord parce que môsieur a des principes et que, dit-il, il faut tenir ses engagements auprès de l'association organisatrice. Et secundo parce qu'il est très désireux de savoir ce que Baskin Oran a à dire. Evidemment, le descendant d'esclave noir et de juifs n'a pas l'intention de se laisser embobiner. On a abolit l'esclavage et viré les nazis, c'est pas pour que moi en 2008 je me fasse berner par un Turc ! Et athée, en plus ! Je vire donc instantanément vers mon plus beau pourpre écarlate et romain. Bien qu'athée je le maudis, je gueule, je m'insurge, c'est inadmissible, faut pas déconner, y'en a ras le bol, c'est toujours la même chose, et si c'est ça... et bref, je vais prendre mon train. Dehors il fait froid, le soleil joue sa rosière effarouchée et l'hiver me mord le cul...

M. Oran est au rendez-vous dans la petite salle au dessus de l'office du tourisme turc des Champs où je suis déjà venu. L'homme est un petit septuagénaire aux beaux cheveux blancs dans un joli costume gris. Il a l'air sympathique. Et comme j'ai lu pas mal de ses articles, j'ai soif de l'entendre parler, là, maintenant, en vrai de vrai devant moi en chair et en os. D'autant plus que lorsque nous avions suggéré ce fameux article sur la Turquie que personne ne veut voir à Charlie Hebdo, et que nous avions reçu la journaliste Agathe André afin qu'elle parte une semaine à Istanbul interroger les forces démocrates du pays, c'est vers lui que nous l'avons aiguillée.

M. Oran ouvre la danse avec une valse dans un humour courtois et malicieux. Il nous remercie d'être venus si nombreux. Bien que je reconnaisse un peu toujours les mêmes têtes, c'est vrai que je suis aussi étonné du monde qui s'est déplacé de toute la France pour voir s'exprimer cet intellectuel réputé dans les cercles laïques de Turquie. Il nous dit en effet que nous aurions pu profiter du beau soleil dominical qui s'offrait à nous pour nous promener au lieu de venir nous asseoir ici. Comme beaucoup de gens qui ont reçu une haute éducation en Turquie, je ne suis évidemment pas étonné de le voir s'exprimer dans un français excellent, même si sur le côté de la salle, Sebahat, volontaire de l'association Turquie Européenne traduit ou reformule les questions formulées par les spectateurs lors du débat, à la fin de son exposé.

« Identités et conflits d'identités en Turquie »
est le thème de la conférence. Baskin Oran commence donc son exposé par nous expliquer ce qu'est une identité. Il définit l'«identité objective » que tout un chacun a dès sa naissance, de l' « identité subjective » que l'on obtient à l'age de raison, et de l' «identité supranationale» qui est pour lui l'identité du groupe, de la nation. Sans grande surprise, Baskin Oran parle donc des minorités que tout le monde a envie d'entendre, surtout en France : les Kurdes et les Arméniens. Présentant ainsi la Turquie dans sa diversité «ethnique» (Cerkez, Turcs, Kurdes, Arméniens...) il en profite pour rappeler que dans l'histoire, la Turquie s'est toujours tournée vers l'Europe – sous-entendez vers les valeurs européennes – sous entendez, vers la démocratie. Sauf deux fois : lors de conflits avec l'Iran. Il explique comment on ne peut, selon lui, se reconnaître comme étant Turcs ou Français en étant d'une origine autre que turque ou française, et nous invite au concept de «türkiyeli», de Turquie ou «osmanli», ottoman recherchant une identité commune à tous les Turcs plutôt que d'imposer le nom de la majorité ethnique. Pour ce faire, il met en avant la Grand Bretagne qui selon lui a réussi à donner à chacun une identité. En Grande Bretagne, on est anglais dit-il, gallois, ou écossais, et on se reconnaît tous Britanniques. Ce qui ne manque pas de me sortir de ma torpeur « houblonesque », et de me rappeler à la réalité. Une autre affirmation de monsieur Oran qui me tirera de mon hibernation avinée est quand il se met à déclarer que, bonnes gens, quelque soient les cultures, ce sont toujours, selon lui, les « élites » qui changent une société... allons bon !

La conférence se termine rapidement et on en vient vite au débat avec les questions du public. Des questions assez pertinentes sont posées par le public... une jeune fille rappelle, et elle a raison sur ce point, qu'en voulant se tourner vers l'Europe et en laissant les européens faire ingérence dans les affaires communautaires et religieuses de l'Empire, c'est comme cela que l'Empire s'est fait démanteler. D'où la légitimité historique de certaines craintes à voir à nouveau dans leur histoire, les européens se mêler des affaires internes de la Turquie concernant les minorités ethniques et religieuses. Une autre encore intervient, et si je ne me souviens plus de l'objet de sa question, néanmoins je me souviens parfaitement de sa réponse qui m'avait étonné venant d'un intellectuel de sa renommée, en lui disant qu'elle était trop jeune pour comprendre certains concepts. Si je fus fort surpris de cette réponse c'est que c'est généralement des façons de clore un débat qui sont plus usitées chez les extrêmes. Baskin Oran répond encore ça et là à d'autres questions, meublant parfois un peu les réponses avec de l'humour, de la légèreté...

Arrive ensuite mon tour et je pose ma question. J'ai choisi pour ce faire de rebondir sur ses notions d' « identités objectives », « subjectives », et « supranationales » qu'il exposait en introduction. Je lui explique que pour passer d'une identité objective à une identité subjective – selon son propre concept donc, il ne suffisait pas d'avoir atteint l'age de raison, mais d'avoir eu, entre la naissance et cet âge de raison, une éducation laïque et propice au libre choix. Que pour passer de cette fameuse « identité objective » et se reconnaître une « identité subjective » il faut avoir acquis ce petit quelque chose qu'on acquiert finalement à l'école laïque et que l'on appelle : la liberté de conscience.

Pour étayer mon propos, je lui explique tout en rappelant que je prends un parallèle fort dans l'histoire sans pour cela le comparer vraiment à la Turquie, rappelant que c'est un parallèle qu'on peut reprendre pour toutes les cultures. Que les « Hitlerjugend » – les jeunesses hitlériennes, je précise pour ceux qui comme lui ne connaissaient apparemment pas le mot – durant l'Allemagne nazie n'avaient pas eu cette liberté de conscience, et qu'ainsi, on ne peut pas dire que ces jeunes devenus adultes, à l'age de raison, aient pu choisir en leur âme et conscience, par le lavage de cerveau subi durant des années, leur identité subjective, forcés – consciemment le pensaient-ils certainement – à faire de leur identité objective donc d'origine et supranationale, leur identité subjective. Ce qui a donc manqué à ses jeunes allemands de l'Allemagne nazie pour échapper à la supra identité de l'époque, c'est de pouvoir construire leur propre identité, sur une éducation saine. Ce qui leur a manqué, véritablement, c'est la liberté de conscience.

Ainsi expliquée l'importance capitale de la liberté de conscience, qui ne peut-être garantie que dans une éducation laïque (donc exemptée de cours religieux, ce qui n'est ni le cas en Turquie, ni en Alsace-Lorraine, ni d’autres pays européens) je continue en expliquant que bien sûr, revendiquer le droit des minorités, - notamment kurdes et arméniennes - est importante, néanmoins, cela ne veut pas dire que ces minorités en tant que groupes, quelles qu'elles soient, soient garantes de démocratie. Ce ne sont que des groupes qui revendiquent des droits culturels. Pour cela, j'explique que c'est pas parce qu'un Kurde, un Arménien, un alevi, un sunni et même un athée va demander des droits pour le groupe culturel ou philosophique auquel il appartient (parler sa langue, obtenir un droit au culte, à l'expression...) qu'il va, par exemple être pour l'égalité des sexes, pour ne pas faire de différence sur l'orientation sexuelle. Parlant ainsi de l'intérêt collectif de chaque citoyen d'avoir accès à une éducation qui mène à la liberté de conscience, j'en profite, car « it's my duty », de lui rappeler que les athées et les LGBT (Lesbiennes, Gais, Bi et Transsexuels) sont les minorités les plus discriminées de Turquie, et ce, bien loin devant les Arméniens.

En effet, si on peut se dire Arménien ou Kurde en Turquie devant les médias, il est déjà beaucoup plus difficile de se dire ouvertement athée. Deux ont essayé, Aziz Nesin et Turan Dursun. Pour avoir voulu faire une réunion au côté d'alevis et d'intellectuels de gauche, Aziz Nesin a vu l'hôtel où ils se réunissaient brûler avec 37 personnes hommes, femmes et enfants qui ont péri dans les flammes sans que les autorités ne bougent le petit doigt... Quant à Turan Dursun, mufti devenu athée, les balles l'ont définitivement arrêté d'écrire ses critiques de l'islam et sa défense de la liberté de conscience. Personne n'en parle, pourtant comme Hrant Dink, il voulait éclairer le peuple. Comme Hrant Dink, il savait ses jours comptés. Et ses assassins près de 20 ans après coulent toujours des jours paisibles dans la nature... Je lui fais remarquer mon étonnement de m'apercevoir qu'il n'a pas parlé ni des athées, ni des LGBT dont ces derniers font pourtant preuve d'une discrimination féroce et dont l'association « Lambdaistanbul » est en procès actuellement pour « atteinte au bonnes moeurs ». Je rappelle aussi que les femmes de Turquie se sont montrées exceptionnelles dans les combats pour la démocratie, notamment aux grandioses manifestations laïques d'avril dernier où elles tenaient le haut du pavé.

Aussi, lui demandant de m'excuser car ému n'ayant pas l'habitude de m'exprimer ainsi en public, je pose ma question qui n'en est pas vraiment une en ces termes : Au lieu d'axer le combat démocratique sur les revendications de (certaines) minorités, mieux ne vaut-il pas l’axer sur l'éducation et le libre choix ainsi que sur la liberté de conscience, afin d'expliquer à chaque individu, pourquoi en tant que citoyen d'une république démocratique il est en droit de réclamer des droits ? N'assisterions-nous pas alors à une convergence des luttes bien plus profitable pour la démocratie ?

Et monsieur Oran alors de se faire traduire du français au français ce que je venais de lui dire en d'autres termes, et de demander « il était là depuis le début ? » et les personnes de lui répondre, que oui, j'étais bien là depuis le début. Alors, de clore, en rappelant – mea culpa j'avais dû ne pas l'entendre – qu'il ne parlerait pas des identités autres que les identités culturelles... Sebahat de me demander alors si je ne suis pas trop déçu de sa réponse, et de lui répondre que j'ai l'habitude qu'on fasse l'impasse sur les athées, que néanmoins les Turcs ne se reconnaissant pas dans l'islam représentent à peu près 40 % de la population, et les athées environ 7%...

Néanmoins, je n'ai pas voulu désespérer, et comme lorsqu'on ne veut pas croire que le père Noël n'existe pas, le vin d'honneur arrivant, je suis retourné quelques temps après vers M. Oran, profitant traîtreusement d'un moment où il était seul pour lui dire ce que je pensais de son raisonnement, ou de sa façon de faire. Et ce que je pensais, et que je pense toujours, « allaha sükür » – dieu merci ! - c'est que toute démocratie qui se respecte se doit de protéger les plus faibles, les plus discriminés. En France ce sont les musulmans, les juifs, les athées qui souffrent de préjugés et de brimades, quelques fois dans les médias mêmes. En Turquie ce sont les athées et les LGBT, les Kurdes, les Arméniens... Oublier systématiquement les athées et les LGBT comme les femmes n'est pas anodin. C'est oublier sciemment les minorités qui ne se résument pas à une identité « ethnique » ou religieuse et ainsi ne pas avoir à expliquer pourquoi un homosexuel, une femme ou un athée ont autant de droit à voir revendiquer leur liberté et leur égalité, qu'un chrétien, un Arménien, un Kurde, ou un musulman. C'est ne pas avoir à offrir au peuple la liberté de conscience, enfermant les individus dans des petites cases, dans leurs carcans communautaires rarement propice à l'émancipation et, justement, à la construction dans le libre choix de son identité subjective, comme aime tant à le dire M. Oran Baskin.

La Grande Bretagne n'est pas un modèle de démocratie, pas plus que ne le sont les USA, chers amis. En Grande Bretagne, certes, les musulmans ont droit de porter le voile, et pendant longtemps – d'ailleurs les Britanniques commencent à revenir sur leurs conceptions des choses – c'est à peine si on ne les y a pas explicitement invités. Ainsi la société est réduite à sa version communautaire simplifiée : le musulman vit reclus dans ses quartiers à vivre comme au moyen age, le chrétien va à l'église et dit « amen » aux paroles les plus intégristes du pape, et le juif se déguise en Rabi Jacob, etc. Mais il ne faut pas confondre liberté religieuse et liberté de conscience. Invités au replis identitaire, dans aucune de ces communautés, n'allez croire, la femme a son mot à dire, dans aucune de ces communautés on ne nourrit pas – manquant naturellement d'ouverture – le plus grand mépris pour la communauté d'à côté. Dans aucune de ces communautés on laisserait son fils ou sa fille se marier avec un membre d'une autre communauté. Ainsi l'athée pour le turc musulman est qualifié péjorativement de « dinsiz » et le non turc, enfin non musulman de « gavur », le non juif un « goy », le musulman se fait appeler « Ben Laden », la femme qui revendique sa liberté sexuelle, une pute, et les gays, lesbiennes ou transsexuels des malades mentaux, une sous-espèce...

Voilà à quoi on s'expose, consciemment ou non, M. Oran, quand on privilégie les droits communautaires aux droits individuels. J'explique à M. Oran qu’omettre la liberté de pensée, et de parler sans cesses de communautés, c'est ce que font quotidiennement nos anti-laïques et autres culturalistes notoires qui veulent rentrer dans la tête du peuple les prétendues racines chrétiennes de l'Europe, ne veulent surtout pas y voir intégrer la Turquie et recherchent à étayer leur thèse raciste de « choc des civilisations ». En rentrant les gens dans des cases, eux aussi se prennent pour des «élites» et infantilisent le peuple en faisant croire à grands coups de médias et d'instrumentalisation de la peur qu'un africain ou qu'un musulman ne sont pas capables de dialoguer autrement civiquement qu'au moyen de la violence. Ainsi tous divisés, les despotes peuvent mieux régner.

Quant à savoir M. Baskin Oran, si tous les citoyens de Grande Bretagne se reconnaissent tous de Grande Bretagne, à bien y réfléchir j'en doute fort. Si c'est vrai pour les anglais et les gallois, cela l'est déjà moins pour les écossais qui à force de lutte ont un parlement à eux depuis 1998. Et pour avoir vécu en Irlande, je défie M. Oran Baskin d'aller à Belfast en Irlande du Nord pourtant faisant partie de Royaume Uni, et d'hurler sur la place publique « we all are Brits » : nous sommes tous des Britanniques. Quant à savoir si les citoyens originaires du Moyen Orient et musulmans de Grande Bretagne se sentent tous à égalité avec les autres citoyens anglais, j'en doute, vu le délit de faciès qui a lieu dans ce pays là et les nombreux procès d'intention à leur égard ayant cours, surtout depuis les attentats de Londres.

Ainsi, et sur Athétürk, nous n'aurons jamais de cesse de le rappeler, un sondage rendu public dans l'édition du Monde du 29 août 2006 montrait que la moitié des musulmans Britanniques percevaient « un conflit naturel entre le fait de pratiquer l'islam et le fait de vivre dans une société moderne » contre 72% des musulmans Français qui n'en voyaient aucun ; qu'appelés à dire ce qui les définit le mieux, de la nationalité ou de la religion, 81 % des musulmans britanniques optaient pour la seconde - les musulmans Français étant nettement plus partagés : 42 % choisissant la nationalité et 46 % la religion ; et pour finir que 78 % d'entre eux nos concitoyens de confession musulmane estimaient que leur communauté souhaite adopter les traditions nationales contre 41 % en Angleterre et 30 % en Allemagne. Preuve que s'il en fallait que s'il est loin d'être parfait, le modèle de supra identité à la française, correspond mieux à l'union des cultures que le modèle anglo-saxon. Un libre choix qui est essentiellement le fruit d'une éducation civique de l'école républicaine et laïque ou prime l'apprentissage de la liberté de conscience de l'individu – malheureusement mise en danger sous Sarkozy qui répétait dernièrement à Latran devant le pape que « dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé ». Ecole laïque où chacun, quelque soit sa confession ou sa couleur de peau, comprend ses droits et devoirs de citoyens, apprenant ainsi à se trouver sa propre voie tout en respectant les libertés d'autrui dont il jouit lui-même de façon égalitaire pour se construire.

Et ce qui manque à la France d'aujourd'hui, c'est de ne plus céder à l'instrumentalisation d'une politique de la peur ; de réaffirmer la laïcité que partis de gauche comme de droite ont souillé allègrement au profit de communautés culturelles et religieuses pour de basses raisons électoralistes. Un triste exemple nous en est encore donné avec le Parti Socialiste de Villeurbanne qui présentant une liste commune avec les Verts où figurait une citoyenne Française originaire de Turquie, le maire de cette commune à forte proportion arménienne n'a rien trouvé de mieux que de demander à cette dernière de reconnaître le génocide arménien publiquement et devant des membres de la communauté arménienne. Ce qui manque donc à notre pays, c’est de fortifier l'école de la République, laïque et obligatoire.

Et ce qui manque en Turquie aujourd'hui, pour avoir choisi le modèle français républicain jacobin et laïque, ce n'est pas tant de se dire « de Turquie », ou « Ottomans », mais de réaffirmer de même l'école laïque voulue par Atatürk, sans cours de religions obligatoires. De ne plus brider certaines libertés citoyennes, au profit d'autres, au gré des fluctuations de Bruxelles plus attachée à la communauté chrétienne ou kurde qu'à la communauté alevi qu'avec ignorance les européens rangent dans une branche de l'islam. Ce qui manque en Turquie c'est de réaffirmer l'apprentissage laïque propice à une liberté de conscience voulue par Atatürk, comme en France, Sarkozy se réclame de Jaurès en bafouant toute une vie consacrée à l'égalité des citoyens et qui finit tragiquement sous les balles d'un intégriste catholique.

Non, nos modèles nationaux ne sont pas parfaits. « On ne peut être juste si l'on est humain » déclarait Vauvenargues à la Révolution. Mais preuve en est que les valeurs de Liberté, d'Egalité, et de Fraternité adoptées par la France à la Révolution – faut-il encore le répéter – ne sont pas des valeurs qu'elles à inventées mais belles et bien faites siennes. Que ces valeurs sont inhérentes à tout être humain quelque soit son arrière-plan culturel. Que la liberté de conscience seule, respectée sans concession aucune, permet au citoyen de s'épanouir au sein d'une société et de se sentir l'égal de ses concitoyens, quelque soient, encore une fois, leur croyance, leur sexe, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau.

La liberté de conscience ! La liberté de conscience ! La liberté de conscience !

Ainsi respectée voit aboutir le convergence des luttes de chacun dans la fraternité des peuples. Ainsi, nous n'oublions pas que c'est Saliceti, élu de Corse, qui le 30 septembre 1789 est le premier à invoquer ce fameux droit fondamental qui est « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » et qui offrira aux Français la légitimité de s'émanciper de l'oppression du système de la monarchie absolue afin de pouvoir enfin passer à une démocratie républicaine. Nous n'oublions pas que ce sont des femmes, en France comme en Turquie, qui se sont toujours majoritairement portées en première ligne du combat pour les droits de chaque être humain, de chacun de leurs concitoyens, de chacune de leurs soeurs, de leurs filles et de leurs mères, de chacun de leurs frères, de chacun de leurs pères. Dans les manifestations laïques (et pas seulement nationalistes !) comme celles qui se sont déroulées au printemps dernier en Turquie bien sûr mais aussi particulièrement dans toute notre histoire commune des guerres d'indépendance. A l'image de Halide Edip Adivar, féministe turque de la première heure, qui au meeting de protestation contre la prise d'Izmir par les forces grecques organisé sur la place de Sultanahmet à Istanbul le 23 mai 1919 où les femmes turques comme à leur habitude se trouvaient en grande majorité, exhortant ses soeurs à rejoindre la résistance en s'engageant dans la guerre d'indépendance dans un discours mémorable devant plus de 200 000 personnes, déclarait : « Jurez avec moi : aucune difficulté, aucune peur ne nous fera fuir jusqu'au jour où la Turquie retrouvera ses droits à la vie et à l'indépendance. » Moment émouvant faut-il en croire, puisqu'elle en parlera plus tard dans son roman Atesten Gömlek, Chemise de feu, tenez-vous bien mes agneaux ça vaut son pesant de Louis d'or : « Il y avait tellement de femmes, leurs visages faisaient penser au tableau du bataillon des femmes à l'assaut de Versailles lors de la Révolution française. (...) Il y eut une journée où se trouvaient face à face, épaule contre épaule, le porteur avec le jeune diplômé, l'ouvrière de Karagümrük avec la coquette aux hauts talons ». Nous n'oublions pas que parmi nos femmes, parmi nos soeurs, parmi nos mères, toujours sont venu(e)s grossir les rangs des féministes, des membres LGBT quand il s'agissait de défendre l'intérêt de la nation toute entière. Nous n'oublions pas, ô que pour défendre l'intégrité de nos deux républiques, Kurdes, Turcs, Français, Corses, chrétiens, juifs, musulmans, alevis, athées démocrates ont dû combattre ensemble au coude à coude, que ce soit de la Révolution Française à aujourd'hui, en passant par la guerre d'indépendance turque.

Et je sais, et nous savons tous, car nous ne pouvons douter de ce qui est inscrit au plus profond de chacun de nous quand la peur nous est interdite de brouiller nos raisonnements, qu'une fois cette liberté de conscience assurée pour chacun d'entre nous, alors seulement, nos républiques seront : UNE ET INDIVISIBLE.

Voici donc, ce que j'ai tenté d'expliquer brièvement à Monsieur Baskin Oran, intellectuel reconnu de Turquie, et que j'aurais pu lui exposer mieux en détail comme je viens de le faire, s'il ne m'avait pas remercié poliment en déclarant tout d'abord que sa conférence ne concernait pas les athées ou les LGBT, et plus loin, en me remerciant poliment une seconde fois, un verre de vin blanc cuit à la main, en prétextant qu'il avait besoin une fois le débat passé, de déguster son élixir en toute quiétude. Et c'est donc sur un goût amer que s'est terminée pour moi cette conférence d'un homme qui affirme publiquement que seules les élites changent les civilisations. Seules les élites dites-vous Monsieur Oran ? Alors pourquoi, et ce fut la première question qui me vint instantanément à l'esprit, pourquoi moi qui suis loin de me considérer comme une élite – si ce n'est une élite des pubs de Mac Curtain Street, mais c'est une autre affaire... pourquoi me suis-je rendu à cette conférence, moi, fils du peuple, puisque selon le conférencier lui-même, seules les élites changent une nation, entendant par là qu'en tant que membre de la société civile, je peux aller me rhabiller. Je n'ai trouvé à cette réponse qu'une solution, celle de l'homme du peuple content d'avoir vu « Oran Baskin le grand intellectuel turc » s'exprimer devant lui et rentrer chez lui plein d'espoir, en ayant pris soin d'acheter son livre, attendant que l'élite qu'il est daigne bien oeuvrer pour nos libertés. Inch' Allah ! Et au risque de paraître irrespectueux envers l'homme méritant qu'il est certainement néanmoins, la vision de ce vieux monsieur en costume m'a rappelé cette phrase d'Atatürk lorsqu'il déclarait : « je ne suis pas un imposteur, je bois en l'honneur de la nation ». N'était-ce pas là un peu baroque de boire le frais raki au côté du peuple venu écouter le grand monsieur achetant ses ouvrages, et de l'entendre déclarer que de toute façon, seules les élites décident de l'avenir des citoyens ? N'était-ce pas là au fond, une façon d'ôter à ce peuple toute liberté de conscience ?

Et bien non monsieur Oran, les élites n'influencent pas la société, elles ne sont que le reflet de ces sociétés mêmes. La société française en plein papy boom a voté pour un néo conservateur qui n'a de cesse de rappeler le retour au religieux comme ses petits vieux après une vie d'obscénités incalculables, s'en vont se remettre dans l'hypocrisie la plus totale au giron de Monsieur le curé, sentant arriver l'heure fatale des asticots, se raccrochant à la promesse d'un hypothétique paradis. Et si la gauche a perdu les élections, c'est que sa présidente est elle aussi est à l'image de cette masse sombrant dans la tentative obscurantiste comme le décrirait Caroline Fourest, et qu'elle n'a par conséquent pas su convaincre l'électorat de gauche issu pour une bonne part de la jeunesse de la diversité de ce pays. Contrairement à un Sarkozy qui a su se faire entendre – car il faut bien lui reconnaître cela – dans tous les milieux. Et si le principal parti d'opposition Turc, le CHP, a perdu les élections, et prétendu garant des valeurs laïques et sociales de Turquie, a instrumentalisé d'abord la peur sur le clivage islam/laïcité avec l'épée de Damoclès du Coup d'Etat, puis sur le clivage Turcs/Kurdes avec la peur d'une hypothétique guerre civile. Ainsi déçus des partis de gauche en France comme en Turquie, les électeurs s'en sont allés grossir les rangs de ceux qui à défaut de leur assurer le maintien de la laïcité et de la liberté de conscience, leurs promettaient le piège des droits communautaires et du poignon. Ce qui est à craindre, c'est quand les peuples de France, de Turquie et d'Europe s'apercevront de la supercherie. Quand ils n'auront plus aucun espoir que celui de la révolution sanglante et qu'il se rappelleront ce droit que l'Histoire leur a volé, issu de la l'article 35 de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1793 « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Mais ce sera alors trop tard, pour se rappeler que le peuple et non les prétendues élites, Monsieur Oran, toujours, reste souverain. Et voilà pourquoi, si je reconnais la légitimité de votre combat Monsieur Oran, je suis rentré de votre conférence, quelque peu déçu.

Aurélien Roulland

Courrier électronique envoyé à Mr Baskin qui dispose évidemment d'un droit de réponse.

Baskin Oran est professeur de sciences politiques et auteur d’un rapport sur les minorités en Turquie, présent dans le débat politique par ses éditoriaux publiés dans les hebdomadaires Radikal 2 et Agos. Il était aussi candidat de la gauche indépendante lors des élections législatives de juillet dernier en Turquie.


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