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Suite à notre "lettre ouverte" à Nicolas Sarkozy et à Ségolène Royal ainsi qu'à quelques journaux, nous avions eu le plaisir d'être reçus début Mai par Charlie Hebdo pour un dialogue très intéressant. Nous avons pu aborder l'activité de l'association mais surtout l'actualité en Turquie sous un angle différent de celui que les médias traditionnels français nous servent. Nous reproduisons ici l'article qui a été publié le 9 Mai 2007, quelques jours après l'élection présidentielle de celui qui avait déclaré “Si vous expliquez aux habitants de la Cappadoce qu’ils sont européens, vous allez renforcer l’islamisme”.
Pour plus de lisibilité, nous avons retranscrit l'article ci-dessous :

ENTRETIEN : « En Turquie, la laïcité se vit au quotidien »
Charlie Hebdo : Plusieurs millions de manifestants pour défendre la laïcité, dans un pays très majoritairement musulman, ça fait plaisir !
Nobel & Aurélien : Lors des manifestations pour la défense de la laïcité, on a vu des femmes voilées défiler en criant « Que Dieu nous préserve de la charia ». Les musulmans turcs n'ont pas grand-chose à voir avec l'image qu'on a ici des musulmans traditionnels sunnites, ils ne sont pas prêts à accepter un islam à l'iranienne, avec une police religieuse dans les rues, chargée de contrôler le port correct du voile. Il faut distinguer l'islam turc de l'islam algérien, pakistanais, iranien ou afghan. La Turquie est une mosaïque culturelle extrêmement diverse. Il y a notamment, 15 à 20 millions d'Alevis, qui pratiquent un islam très libéral: la mixité est la règle durant les cérémonies religieuses, les femmes ne sont pas voilées, l'alcool y autorisé... En bref, les Turcs ont une philosophie de la vie qu'on a du mal à imaginer à l'étranger. D'où la ferveur avec laquelle ils descendent dans la rue dès qu'on essaie de remettre en cause la laïcité.
Peut-on dire que la Turquie est le seul pays musulman où la religion est sécularisée ?
La Turquie n'est pas encore pays laïque, au sens où on l'entend en France. L'islam sunnite en tant qu'obligation d'Etat, est, par exemple, obligatoirement enseigné dans les écoles. Seules quelques minorités non musulmanes, comme les chrétiens, peuvent s'y soustraire. Il n'y a donc pas de réelle liberté de conscience à l'école. Mais, encore une fois, la société civile résiste. L'an dernier, l'un des plus grands représentants des fédérations des Alevis de Turquie a obtenu devant les tribunaux que son fils n'assiste plus aux cours de religion obligatoires. Ca peut sembler anecdotique, mais c'est très important !
Quand ces cours de religion obligatoires ont-ils été mis en place ?
A l'origine, dans la république de Mustafa Kemal Atatürk, les cours de religion avaient été tout supprimés. Tout a changé après la seconde guerre mondiale, sous la pression des américains. Il existait alors de grands partis de gauche en Turquie et, dans le contexte de la guerre froide, les Américains ont très vite fait l'amalgame entre l'athéisme et le communisme, et ils sont arrangés pour que la religion reprenne un certain poids. Rien de tel que de remplacer les syndicats par la religion pour dépolitiser un peuple !
L'AKP cherche-t-il réellement à « islamiser » la société turque ?
En fait, le conservatisme musulman turc présente des similitudes avec le conservatisme républicain américain. Les gens de l'AKP, le Parti de la justice et du développement du Premier ministre Erdogan, issu du mouvement islamiste, veulent changer certaines lois et coutumes. Par exemple, le ministère de l'Education Nationale a fait modifier certains livres scolaires qui viennent de l'étranger, en essayant des les islamiser un peu. Ce qu'ils veulent, c'est une société sous influence religieuse. Comme les républicains américains.
Quel est le poids politique de l'AKP ?
Il occupe actuellement 352 des 550 sièges du Parlement. Mais c'est dû au système électoral turc, qui impose à un parti d'obtenir au moins 10% des suffrages pour être représenté au Parlement. En fait, l'AKP n'a obtenu que 34% des voix aux élections de 2002. Autrement dit, 66% des Turcs ne sont pas d'accord avec ce gouvernement. C'est énorme !
D'autant plus énorme que les militaires ne sont pas d'accord non plus...
Cette fois-ci, ils n'ont pas sorti les chars. L'armée s'est « contentée » d'intervenir, le 27 avril, en diffusant un communiqué sur son site Internet. On ne va pas s'en plaindre. Une « cyber-intervention » est préférable à chars dans les rues. L'armée défend avant tout ses propres privilèges, et non les intérêts du peuple. Le coup d'Etat de 1980 avait entraîné la suppression de syndicats, l'exil d'intellectuels, la torture... Et pendant toutes les années de corruption qui ont suivi, l'état-major a laissé les politiciens piller la Turquie sans bouger...
Faut-il craindre un nouveau coup d'Etat ?
Je ne pense pas. Les militaires n'interviendront sûrement plus comme ils avaient l'habitude de le faire. Non pas parce que l'Europe le leur demande, mais parce qu'ils savent que ce n'est plus dans leur intérêt. L'armée sait très bien que la Bourse peut s'écrouler, que le pays peut régresser de dix ans et revenir à l'époque où l'inflation était galopante... Et surtout, les Turcs ne les laisseront plus faire. Partout, dans les manifestations, il y avait des banderoles « Ni charia, ni coup d'Etat ». C'est une grande évolution, car avant le peuple se comportait envers l'armée comme des enfants envers leur père: « Intervenez, vous êtes notre gardien ». Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.
Quelle est la part des nationalistes chez les laïcs ?
Le nationalisme est malheureusement partagé par beaucoup de monde et pas seulement par les laïques du parti d'Atatürk (CHP). La première grande manifestation pour la laïcité, à Ankara, s'est tenue l'appel des militaires et de l'Association pour la pensée d'Atatürk. Les intervenants qui se sont succédés à la tribune ont fait des déclarations contre l'Europe et les Etats-Unis et ont réclamé armée. C'étaient de vrais kémalistes dogmatiques. En revanche, à Istanbul -- capitale culturelle et économique --, la manifestation, qui a rassemblé plus d'un million de personnes, s'est faite à l'appel de 600 ONG, de syndicats, d'associations. C'était bien plus un mouvement laïque que nationaliste.
Que pensent les Turcs de l'Union Européenne ?
Malheureusement, les Turcs, qui, dans leur grande majorité, étaient pour l’entrée dans l’Union européenne, ont été très déçus de la manière dont leur pays a été traité. Et aujourd’hui, on sent un rejet, non pas des idées européennes, mais des instances européennes. Lesquelles, pour ce qui est de la laïcité, n’ont au passage pas été très exigeantes. L’Europe, jusqu’à présent, n’a demandé qu’une chose à la Turquie : le respect des différentes religions et communautés. Elle n’a pas du tout demandé à ce que soit établie une véritable laïcité, une véritable liberté de conscience. Ce qu’elle veut, c’est un système à l’anglaise, à l’allemande, ou, pire, à la polonaise, mais pas à la française. D’ailleurs, quand on voit aujourd’hui l’attitude de l’Union européenne face à la Pologne, c’est pathétique. Toutes ces régressions : le droit à l’avortement remis en cause, l’antisémitisme à la radio, le retour des mariages forcés… On stigmatise la Turquie, qui représenterait un danger pour l’Europe du fait de la religion, mais ce qui se passe en Pologne n’émeut pas grand monde…
La Turquie dans l’Europe, ce serait donc un plus pour les laïcs européens ?
En Turquie, la laïcité n’est pas un concept creux. C’est quelque chose qui se vit au quotidien. Et notamment chez les jeunes. Ce qui n’est pas rien puisque 60% des Turcs ont moins de 25 ans. Les manifestants qui sont descendus dans les rues le prouvent. Des manifestants qui sont d’ailleurs avant tout des manifestantes, jeunes, avec ou sans voile. C’est par les femmes qu’on aura une vraie laïcité en Turquie. Grâce à toutes les associations féministes, qui veulent sortir de la société patriarcale et se débarrasser des traditions.
Propos recueillis par Sylvie COMA et Gérard BIARD.
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