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Athétürk a lu pour vous le Roman de Constantinople. Une oeuvre rare, tant par la qualité de la plume de l'auteur, que sa précision historique. Gilles Martin-Chauffier nous livre la "Ville des villes" sur un plateau d'argent et d'or, personnifiée comme une femme, et que l'on voit évoluer en couleurs et en fragrances, tout au long de son histoire... de notre histoire. De Byzance à Istanbul, vous voici donc à la Sublime Porte des grandeurs et décadances !
Extrait du livre :
Peut-on imaginer l'Europe sans Constantinople ? Bien sûr que non. Sans elle il n'y aurait même pas eu d'Europe. Mais peut-on l'imaginer sans Istanbul ? Non plus, et pour plusieurs raisons.
D'abord, il faut cesser de concidérer que l'Europe se résume à la France et à l'Allemagne. Le continent ne s'arrête pas à Paris et Berlin. Ni à Rome, Madrid et Londres. En Europe, il y a la Serbie, la Bulgarie, la Grêce, la Bosnie, la Roumanie ou la Hongrie qui, pendant quinze siècles, ont vu leur sort réglé sur les rives du Bosphore. Les souverains régnants là ont eu autorité sur des dizaines de millions d'Européns depuis beaucoup plus longtemps que ceux installés à « Sans Soucis », à l'Escurial ou à Windsor. Et il ne faudrait pas oublier la Pologne ou l'Ukraine qui n'ont longtemps échappé à l'ours russe que grâce à la vigilance de la Sublime Porte. A l'époque, l'armée des Sultans faisait peur mais leur art de vivre fascinait. Ce ne sont pas les habitants de l'Empire ottoman qui se réfugiaient chez nous ; ce sont les juifs de nos nations qui s'installaient chez eux. Que le massacre des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale demeure une tache indélébile sur le passé turc, cela va de soi. Mais l'Allemagne d'Auschwitz est membre fondateur de la Communauté européenne. Et la France, en Algérie, entre 1954 et 1962, a tué environ quatre cent mille civils. Si les grandes nations commettent de grands crimes, leurs atrocités passées ne sont pas des sacrilèges qui retombent sur la tête des enfants. Les Turcs de 2004 ne sont pas plus coupables des infamies de 1915 que les italiens contemporains des massacres de Mussolini en Abyssinie. Toutes ces horreurs font partie de l'héritage du continent dont De Gaulle disait qu'il va de l'Atlantique à l'Oural. L'Oural ! A l'est des frontières orientales de la Turquie. Mais au nord de la Méditérranée. Car c'est ça l'Europe : tous les Etats au nord de la Méditérranée ! Jusqu'au Lapons ou aux Islandais qui ne se sont jamais mêlés d'aucunes de nos affaires mais dont, inexplicablement, personne ne met en question leur familiarité avec nous.
Inexplicablement ? Non, bien sûr, car peu importe que l'histoire et la géographie les excluent, la religion les absout. Alors qu'elle excommunie la Turquie ! Jacques Chirac l'a, un jour, observé : « vous dites 60 millions de musulmans turcs mais vous ne parlez pas de 60 millions de chrétiens français. » Malheureusement cet ostracisme sacerdotal sert de fonds de commerce à la démagogie politique. On veut faire de Ben Laden le calife des califes de tous les musulmans. Comme s'il existait une nation islamique ! Comme si un même coeur battait chez le cordonnier pakistanais, la broker turque, le pêcheur tunisien, et l'hôtelier de Marrakech. C'est aussi absurde que d'imaginer un inconscient chrétien identique chez un moniteur de ski de Zermatt, un journaliste de News of the World et un vendeuse de bar sur le marché de l'île-aux-Moines. Il n'y a pas les chrétiens et les musulmans. Il y a les intégristes d'un côté et les tenants d'un pouvoir séculier de l'autre. Si on en doutait, la querelle du voile l'aurait rappelé à ceux qui, en France, l'auraient oublié. Evêques catholiques, rabbins et clergé musulman se sont retrouvés main dans la main pour prendre leur distance avec la République décidée à rappeler que notre pacte citoyen passe par la laïcité de l'Etat. Inutile de dire que, demain, ces tensions ne se limiteront pas à Paris. Bruxelles sera fatalement confronté à des crises politiques ou sociales camouflées sous le voile de Dieu. L'Histoire ne tire jamais de leçons du passé, elle le répète. Alors les expériences de Byzance et d'Istanbul n'auront pas de prix. L'incohérence des basileus face à leurs perpétuels mélodrames dogmatiques et la sagesse des sultans face à l'inextricable pandémonium de leurs peuples seront une source précieuse d'enseignements. Pourquoi se priver des lumières et des mises en garde de ceux qui ont le mieux connu les crises qui nous attendent inévitablement. La laïcité turque sera l'alliée naturelle de la République Française. Et son islam réconcilié avec la démocratie sera la preuve qu'on peut aimer Voltaire et respecter les églises ou les mosquées. Pour beaucoup, ce fut d'emblée une évidence. Entre 1949 et 1954, lorsque le Conseil de l'Europe mis à l'étude la conception du drapeau de la Communauté, il allait de soi que la Turquie en ferait partie. Nous étions avant la guerre d'Algérie, la crise de Suez et le réveil du nationalisme palestinien. Plusieurs des propositions plaçaient le croissant turc dans la bannière et le projet de Salvador De Madariaga disposant des étoiles à la place de chaque capitale, y incluait Ankara. Le terrorisme proche-oriental puis l'apparition d'Al-Qaïda ont changé la donne psychologique. Cependant, si un choc des civilisations doit avoir lieu, ne fondons pas l'Europe sur des critères religieux. Ce serait préméditer son assassinat. On ne bâtit pas un rêve sur des quotas. Alimentons-le, en revanche, avec notre culture. Or, où est-elle née ? En Turquie.
La Grêce, c'était bien plus que la Grêce. C'était toute l'Asie Mineure. Les Troyens d'Homère, lors de Crésus, les théatres de Pergame, les fastes d'Ephèse, les tournées apostoliques de Saint Paul... En Turquie, l'Europe bute à chaque pas sur les traces d'Ulysse, de Jason, de césar et du Christ. Sur notre passé, en somme ! Nous sommes nés là ! Et c'est là qu'en suite, les souverains byzantins ont marié Rome et Jerusalem pour bâtir le droit moderne des Etats chrétiens. Appartenir à une communauté politique, ce n'est pas se bercer de mots et honorer des valeurs démocratiques abstraites. C'est prendre conscience d'avoir constitué ensemble un patrimoine intellectuel et moral. En l'oubliant, le chauvinisme, l'esprit de chapelle et le provincialisme opportuniste de notre classe politique mènent la mondialisation à la guerre économique alors qu'elle devrait permettre l'épanouïssement d'une identité culturelle collective. Pour mieux effacer ce passé, des ministres au couteau entre les dents présentent l'Empire ottoman comme l'ennemi de l'Europe alors qu'il fut l'allié d'innombrables souverains européens – et, d'abord, des basileus byzantins avec lesquels ils nouèrent même des alliances matrimoniales.
Ce livre a voulu rappeler quelques-uns de ces souvenirs qui dérangent car ils se révèlent bien plus complexes et divers qu'on ne se le rappelle. En l'écrivant, j'ai voulu fournir des arguments à ceux qui trouvent exhaltant le retour de Constantinople au sein de sa communauté. Sans mépriser la boulimie avec laquelle le Parlement turc ingurgite modifications législatives et réformes constitutionnelles pour séduire Bruxelles, j'ai préféré parler de son passé. Et montrer que c'est le notre. Mais le plus triste, c'est que cela ne servira sans doute à rien. On ne nous consultera pas. Car les démagogues incultes qui nous gouvernent ont un ultime défaut : ils nous méprisent.
Le Roman de Constantinople, Gilles Martin-Chauffier, 189 pages, 2005, Editions du Rocher Hits: 1626
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