|
Dans les pays où la religion occupe une place prépondérante au sein de la société civile, les athées ne disposent pas de la même tribune que celle réservée aux croyants. On pourrait penser que seul un pays fondé sur la religion (qu'elle soit islamique, juive ou chrétienne) mettrait l'athée au second rang. Or les athées de Pologne, des États-Unis, du Portugal ou de France peuvent aussi témoigner du manque d'expression publique qui leur est imposé.
Dans ces conditions et afin d'équilibrer le débat public, les athées n'ont-ils comme seule ressource que de rester de simples spectateurs, face à l'oppression religieuse dont souffre la société civile dont ils font pourtant partie ? Étant d'origine turque, j'aimerais évoquer tout particulièrement l'athéisme en Turquie même si ce phénomène se décline dans bien d'autres pays. Dans un État où tout le monde appartient plus ou moins à un groupe, il est d'autant plus compliqué de se réclamer d'une idée et d'une pensée au mieux ignorées, au pire dénigrées et combattues. Mais l'important, c'est de rassurer tout le monde. Or, il est extrêmement rassurant d'appartenir à la majorité. Car tout homme souhaite se retrouver au milieu de personnes partageant son idéal ou à tout le moins avoir la chance de pouvoir affirmer sa pensée, ses doutes, ses souhaits.Malheureusement, comment peut-on se sentir totalement libre alors qu'il n'existe aucune association de taille, et reconnue comme telle, et qui s'est fixée pour tâche de célébrer les vertus de la libre pensée et de l'athéisme ?
Comme on le voit, tout ceci reste de l'ordre de l'intime, voire même du tabou puisque le sujet n'est abordé que du point de vue du croyant, lequel devient de ce fait le seul modèle imaginable. Par opposition à cette figure quasi parfaite, l'athée est obligatoirement celui qu'il ne faut pas être sous peine de décevoir ses parents, ses amis et aussi de perdre tout contact avec la société. En effet tout vous destine à être croyant. Cela commence dès le jeune âge par la circoncision (comparable au baptême chez les chrétiens à ceci près que le baptême exclut le traumatisme infligé à la chair par la circoncision juive ou musulmane), laquelle constitue paradoxalement une fête pour toute la famille et les proches et un moment singulièrement difficile pour le jeune garçon. Puis viennent les cours de religion, introduits dans les écoles primaires après le coup d'État de 1980. L'enseignement ne porte pas sur le fait religieux mais sur l'islam sunnite. L'islam hétérodoxe ainsi que les Alévis sont ignorés de ces cours alors qu'ils représentent environ un quart de la population. Mais comme l'unicité de la Turquie est de mise, il faut également se rassembler autour de cette valeur. Quoi de mieux, n'est-ce pas, pour contrôler les masses que de s'assurer de ce que pensent les citoyens ?
Dans pareil tableau, l'athéisme n'a pas sa place. Pas de place non plus pour le doute. Pourtant l'éducation est laïque et, comme en France, tout élève apprend l'origine de la Terre de manière scientifique, la religion demeurant un cours bien distinct. Cependant tous les élèves assistent à ces cours de religion où on lit des versets du Coran sans les comprendre. L'imam est là pour donner ce qui reste sa propre interprétation des versets. L'unité s'organise donc aussi autour de l'islam sunnite.
Si vous avez oublié que vous étiez musulman, votre carte d'identité est là pour vous le rappeler. Cette mention sur la carte d'identité devrait pourtant disparaître prochainement.
L'obsession de l'unité nationale est partout et la religion n'a été que l'un des moyens d'y parvenir surtout après le coup d'Etat de 1980. Après l'échec de la tentative de démembrement de l'empire Ottoman, il fallait éduquer un peuple aux diverses composantes, l'amener à unir celles-ci autour de valeurs nouvelles. La naissance de la Turquie moderne a fait table rase de l'hétérogénéité de son peuple et le pays est devenu une vaste école primaire dont les citoyens ont été traités comme des enfants.
"Et l'athéisme dans tout ça ?" me direz-vous. Durant les années 70-80, l'athéisme fut essentiellement lié au marxisme et aux idées politiques. Par conséquent, celui qui était athée était suspecté en parallèle de nourrir des sympathies d'extrême gauche. On imagine donc sans peine la difficulté de se revendiquer à la fois athée et apolitique !
En Turquie ou ailleurs, les athées doivent bénéficier d'une existence connue et reconnue. Ils ne doivent pas être contraints à se cacher. Pour ce faire, les gouvernements ont pour obligation première de les prendre comme interlocuteurs crédibles dans les débats publics.
Long et pénible est le chemin que la religion impose à toute personne née dans une famille croyante et désireuse de se trouver individuellement et spirituellement. Les trois religions monothéistes majeures (juive, chrétienne et musulmane) considèrent que l'individu est un croyant dès sa naissance. De ce fait, un athée ne peut être à leurs yeux qu'un apostat.En outre, cet athée ne quitte pas seulement la religion qui lui fut imposée mais aussi son environnement tout entier : sa famille, ses amis, les fêtes religieuses, les prières ... Se dégager de ce groupe majoritaire n'est pas aisé, surtout lorsqu'on est jeune et qu'on ne peut risquer d'avouer son apostasie au risque de se voir repoussé, voire condamné à mort si l'on vit dans un pays qui le prévoit.
Au cours des dialogues avec les croyants qui se disent ouverts, ceux-ci nous demandent souvent la raison pour laquelle nous parlons de religion alors que nous sommes athées. Oui, pourquoi ne pas ignorer ce sujet puisque nous sommes athées ? En fait il ne faudrait pas nous affirmer alors que la religion, elle, montre partout son existence : à travers les médias bien sûr mais aussi les fêtes religieuses, les coutumes ... La retransmission des funérailles de Jean-Paul II a été le point d'orgue de cette manifestation. Les croyants ont une place bien définie dans la société civile et l'État prend en compte leurs spécificités. Mais pour ma part, je ne suis athée que face à un croyant qui me définit comme tel. D'ailleurs les trois livres saints sont les premiers à donner la définition du mécréant, de l'impie, de l'apostat et de l'athée. Et c'est à cause de cette discrimination, établie chez et par les croyants, que je suis appelé athée. Voilà pourquoi les athées ne peuvent ni ne doivent rester indifférents ou neutres dans le débat religieux : puisque, de gré ou de force, le simple fait d'être définis comme athées par les croyants les rend partie prenante de ce débat, il convient qu'ils n'hésitent pas à apporter leur pierre à l'édifice. D'autant que, face à cette déferlante religieuse qui connaît un sinistre renouveau depuis quelques années, les athées et libres penseurs doivent démontrer que leur union à eux s'effectue autour de valeurs qui ne discriminent pas l'Autre. Et ce n'est que dans le cadre de la Laïcité qu'il leur est donné l'occasion de le faire.
À quand "L'Union des étudiants athées de France", "Le Conseil Français des athées", une fête chômée de l'Athéisme affirmant l'existence de ces combattants de la Libre Pensée et célébrant leurs valeurs de fraternité universelle ? À quand une émission télévisée hebdomadaire sur la libre pensée et l'athéisme, où nous aurions l'occasion de nous exprimer aussi sur notre vision de l'Homme et du monde, et qui passerait bien sûr le dimanche matin ? Évidemment, la chose est complexe car notre athéisme ne fait pas pour autant de nous des êtres homogènes par la pensée : chez nous aussi, il existe différents courants. Le but n'est donc pas de créer une communauté mais de donner la parole à ceux que l'on n'a pas l'habitude d'entendre et d'équilibrer ainsi le débat public. La laïcité peut peut-être se passer des athées mais les athées ne sauraient en revanche se passer de la laïcité s'ils veulent avoir leur mot à dire ou tout simplement survivre en tant qu'apostats !
Il existe en France environ 50% de "sans religion" dont 29% d'athées convaincus. La vision de ces personnes est-elle correctement représentée alors que le blasphème redevient un délit condamnable même en France ?
Les religions font tout pour cacher les athées et les culpabiliser, allant même jusqu'à les comparer à des ordures dans leurs livres prétendument saints ! Avons- nous le droit d'attaquer ces religions et leurs livres comme c'est le cas pour eux lorsque, toujours selon leur optique, il y a blasphème ? La réciproque pourtant devrait être vraie ! Quand les religions envahissent l'espace public, l'athéisme ne peut se cantonner au seul domaine privé et ceci même si le rêve secret de toutes les religions n'a jamais été et n'est encore que de reléguer les athées dans l'antichambre du dialogue en se servant pour ce faire des institutions de la République. C'est pour lutter contre ce danger qu'il devient impératif pour nous non seulement d'exister mais aussi, et surtout de le faire savoir au monde entier.
Nobel Hits: 2521
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. SVP, connectez vous ou enregistrez vous. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.6 |