Lettre ouverte d'Athétürk à Mme Royal et M. Sarkozy
Écrit par Athétürk
28-04-2007
En tant que citoyens français, le débat présidentiel nous passionne et nous aimerions y apporter notre modeste contribution sur des thèmes qui sont chers aux Français mais qui passent sous silence : laïcité, communautarisme, Europe, vision de l’étranger. Nous avons donc rédigé cette lettre et l’avons adressée aux deux candidats du deuxième tour afin qu’ils nous exposent clairement leurs valeurs. Cette lettre est accompagnée de quelques préservatifs illustrant quelques uns des thèmes auxquels nous tenons : lutte contre le communautarisme, pour la laïcité et contre le traitement inhumain de ceux qui aspirent à vivre en France. Vive la démocratie, vive le « vivre ensemble », et vive la France !
Paris, le 27 Avril 2007
« L'homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner n'est qu'un lâche. Or, jamais un lâche ne devrait être investi des fonctions de chef de l'Etat ».
Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république turque, laïque et moderne.
Madame Royal, Monsieur Sarkozy,
Dans un premier temps, le peuple Français dans sa grande sagesse et dans sa magnifique pluralité, ne voulant pas revivre le traumatisme de 2002, vous a désigné afin que l’un d’entre vous deux les représente au terme du second tour des élections présidentielles. Mes amis et moi tenions donc à vous rendre hommage pour la somme incommensurable de travail que vous avez dû fournir pour que cet insigne honneur vous soit ainsi rendu. Car chacun reconnaît qu’il est bien périlleux d’essayer de contenter et de « gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromages ». Sans compter depuis le « Grand Charles » les sortes de kebabs, de couscous, de mafés, de canards laqués, et autres plats qui se mangent avec une fourchette, des baguettes ou les doigts comme les frites qui sont venus s’ajouter. Passons...
Les français, et les français originaires de Turquie de notre association, croyants et non croyants, tous attachés au principe de laïcité, sans laquelle aucune démocratie ne peut se construire durablement, tiennent à vous faire part à l’issu de ce premier tour de leur inquiétude, de la montée de la normalisation de l’ultra nationalisme dans les médias et les discours politiques, de la stigmatisation systématique des peuples originaires de Turquie et plus généralement des pays où la religion chrétienne n’est pas majoritaire. Enfin de la dangereuse instrumentalisation de la religion et du communautarisme à des fins politiques. Aussi, pour vous qui aspirez à représenter l’ensemble du peuple français dans toute sa généreuse diversité, en France et à l’étranger, nous tenions à vous rappeler nos valeurs franco turques et surtout universelles ; nous interrogeant à notre tour sur les vôtres...
Sur la laïcité tout d’abord, fondement chéri de notre République, gardienne bienveillante de notre liberté individuelle qui fait que chacun est libre de changer de religion, ou de ne pas en avoir, de croire en Mohamed, Jésus, Moïse, en Patrick Bruel, en son psy ou tout simplement en soi-même (ce qui en somme n'est déjà pas mal, commençons modestement...). Ce faisant, toute idéologie, toute religion, toute philosophie devient critiquable. Ainsi chaque individu présent sur le territoire français, est égal à un autre au regard de notre mère Marianne, quelque soit sa croyance, son origine culturelle, ou sa couleur de peau. Cette valeur universelle, si précieuse et pourtant si rare, que tant de démocrates nous envient à travers le monde, et pour laquelle la grande majorité de nos parents ont immigré, que ce soit de Pologne, de Turquie… ou bien même de Hongrie ! Cette valeur garantit l'égalité de droits et de devoirs à chaque individu issu de minorités. Elle permet à chaque individu de ne pas être traité systématiquement en tant que groupe ethnique ou groupe religieux comme au temps des colonies, mais individuellement en tant qu'être humain, puisqu'elle offre à la femme et l’homme ce qu’ils ont de plus précieux et sans quoi la vie n'aurait aucun sens et sans lesquels ils perdraient véritablement tout espoir : la liberté de conscience et de choix.
En terme de laïcité donc, souffrez Madame Royal que les laïques de France aient bonne mémoire, car sur le port du voile, en 1989 déjà vous déclariez : « Qu'est-ce qui est le plus inquiétant pour les valeurs françaises ou européennes ?Trois filles qui portent un foulard et qui finissent par l'enlever ou bien le fait que tous les jours des millions d'enfants voient pendant trois heures d'affilée des dessins animés japonais où on s'entretue ? »
Le pire Madame Royal, c'est quand trois filles finissent par l'enlever librement, combien sont forcées à porter un vêtement dont elles ne veulent pas avec la violence d'un dessin animé japonais. Le pire c'est de faire une hiérarchie des maux de la société, en méprisant le combat contre l'un au profit d’un combat communautariste contre l'autre.
En 2003 au moment de l’affaire du voile, vous tentez une diversion avec le string... Curieuse idée qui nous fait néanmoins bien sourire ! Si vous songez ne serait-ce que cinq minutes que les jeunes filles musulmanes de Turquie préfèrent le voile au string, c'est que vous n'êtes jamais allée faire un tour sur les plages de Bodrum, Fethiye, Izmir ou Antalya... Gaudriole mise à part, dans le Parisien du 8 septembre 2003 vous proposez de « réfléchir à des aménagements d'espaces non mixtes, des moments d'accalmie. Lors des cours d'éducation sexuelle par exemple, c'est indispensable. En éducation physique, à la piscine, pourquoi pas. Et même à la cantine qui est un moment fort de déclenchement de violence : on s'y bouscule beaucoup». Est-ce cela Madame Royal tout votre désir d’avenir pour les femmes de France, protéger les femmes en les enfermant comme les intégristes enferment leurs femmes derrière un voile grillagé ? Enfermer, voire culpabiliser l'innocent à la place du coupable ? Est-ce cela la vision du français que vous voulez donner aux jeunes générations, celle d'une bête humaine ne sachant retenir ses pulsions ?
Et au moment de l'affaire des caricatures dans le Parisien du 23 février 2006, vous renchérissez au moment où la notion de blasphème revient au goût du jour « La vraie notion de la laïcité, ce n'est pas le refus des religions, mais le respect de toutes les religions et de ceux qui les pratiquent ». C'est oublier un peu vite, Madame, que les premiers à s'être battus pour un espace laïque, et donc à critiquer les textes afin de faire reculer l’influence de la religion de la sphère publique, ont été ceux qui souffraient le plus de l'intégrisme religieux eux-mêmes. C'est oublier bien vite le précieux héritage des Lumières, la façon dont ont combattu ensemble démocrates chrétiens, juifs, musulmans, et athées tout au long de deux siècles d'une émancipation épique et acharnée, de la révolution française, à nos jours, en passant par la commune, l'instauration de la loi de 1905, et la lutte contre le nazisme. La laïcité Madame, n'est pas le respect de textes écrits à des époques aux mentalités moyenâgeuses, sur lesquels les croyants eux-mêmes prennent du recul – à moins de vouloir les infantiliser à tout prix – mais le respect de l'individu quelqu'il soit, pourvu que sa liberté individuelle n'empiète pas sur celle d'autrui. La laïcité comme écrivait Jean Marie Matisson, « n'est pas une opinion, c'est la liberté d'en avoir une ! »
Dans Le Monde du 17 juin 2006, vous trouvez « inadmissible qu'on insulte l'image sacrée du Prophète musulman ». Sachez Madame que interdire les caricatures et critiques virulentes faites sur l'islam, Mohamed et le Coran, serait mettre fin à une pratique émancipatoire vieille de plus de 1000 ans. A l'image du poète perse Omar Khayyâm lorsqu'il déclarait : « Referme ton Coran. Pense et regarde librement le ciel et la terre». Ou encore veuillez accepter ses quelques vers que nous vous offrons en bouquet :
« Dans la mosquée si, maintien dévot, je viens, En vérité ce n'est pas pour prier que je viens : Un jour j'y ai volé un tapis de prière ; Ce tapis devenant vieux, pour un autre je viens ».
Notez que le poète toujours son mausolée en Iran où il est toujours une figure emblématique de la culture iranienne. Il vécut de 1048 à 1131, c'est dire si la critique de l'islam ne date pas du Jyllands Posten ou de Charlie Hebdo ! C'est dire surtout que c'est vraiment penser que le français originaire du monde à majorité musulmane ne soit pas doué de raison. Ne pas critiquer l'islam, le prophète, et le Coran, n'est pas faire plaisir aux musulmans démocrates, c'est au contraire les infantiliser. C'est ne faire plaisir au fond qu'aux intégristes. C'est renfermer le démocrate un peu plus chaque jour dans une pesante solitude, dénuée d'humour, cette émotion commune à tout être humain.
Et remplacer l'humour encore un peu plus, par le terrible sentiment de frustration. Faire l'amalgame entre islamophobie et racisme c'est faire l'amalgame entre le musulman démocrate et l'intégriste poseur de bombes. C’est surtout oublier que les premiers à en souffrir et à se battre contre l’intégrisme, encore une fois, sont les musulmans, chrétiens, juifs, et athées démocrates.
Enfin toujours dans le même journal, voici vos mots « je ne laisserai pas insulter dieu » ! Pourquoi ? Si nous le traitons d’ordure au même titre que le père Noël, avez-vous l’intention de représenter dieu à la barre ?
En résumé, il nous semble, Madame Royal, qu'après toutes ces déclarations quelque peu surprenantes sur votre définition de la laïcité et la façon de la faire respecter, il va falloir nous convaincre un peu plus pour que nous devenions des républicains Royalistes...
Si l'on peut reprocher à Madame Royal un féminisme d'arrière garde et une défense de la laïcité un peu archaïque pour une femme issue d'un parti qui se réclame d’un grand défenseur de la laïcité, une approche de l'islam et des musulmans totalement maladroite, en revanche...
En revanche Monsieur Sarkozy – A nous Comte, deux mots ! aurait dit le bon Rodrigue – pour vous, ce n'est pas que nous ne comprenons pas votre vision de la laïcité et celle de l'étranger, particulièrement de l'étranger issu du monde à majorité musulmane, mais ce serait plutôt que nous ayons peur... peur de trop bien la comprendre ! Tant elles sont aux antipodes de ce qu'est la France d'aujourd'hui et que vous justifiez magnifiquement par un formidable lapsus révélateur, lorsque vous déclarez dans un discours à Columbia, le 4 octobre 2004 : « je suis un étranger dans mon propre pays ! »
Et on ne peut vous donner tort sur cette révélation, Monsieur Sarkozy. Vous êtes étranger aux français, non par vos origines, mais par vos idées. Car quoi ! A part à l'extrême droite, - et rappelons à ce propos que les Gaullistes ont toujours mis un point d'honneur à ne pas pactiser avec l'extrême droite ! - depuis combien de temps le peuple français n'avait-il pas entendu de la part de candidats issus de «grands partis républicains», des déclarations sur la laïcité et les étrangers telles que...
(Attention, le Turc est fourbe, et en plus il est laïque ! Allez hop ! Il charge ! )
Sur la laïcité tout d'abord, que vous entendez vouloir « toiletter », selon vos propres termes. Vous dîtes ne pas avoir une approche «négative » mais « positive » de la laïcité pour laquelle vous vous êtes proposé purement et simplement de supprimer l'article 2 de la loi de 1905 relative à la séparation de l'Eglise et de l'Etat et qui stipule : « La république ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie aucun culte». Ca ne s'appelle pas vouloir « toiletter » une loi, ça s'appelle vouloir l'abolir Monsieur Sarkozy ! Belle approche «positive» de la laïcité en effet ! On n’avait pas vu ça depuis... Pétain ! La République n'a à subventionner aucun culte, tout simplement parce que l'argent de l'Etat est aussi celui des déistes, des agnostiques et des athées. Tout comme elle n'a pas à financer la propagation de l'athéisme. Tout écolier français apprend cela à l'école, au même titre que la cartographie de la Turquie qui semble vous tenir plus à coeur. De l'athéisme, en lisant votre ouvrage on comprend d'ailleurs qu’il est à proscrire, « car cela enlève l'espoir. Or, le manque d'espoir mène à l'intégrisme...». Et sur la croyance, en meeting à Saint Etienne le 9 novembre 2006 : « La dimension morale est plus solide, plus enracinée lorsqu’elle procède d’une démarche spirituelle, religieuse, plutôt que lorsqu’elle cherche sa source dans le débat politique ou dans le modèle républicain » Ce que nous allons vous dire est très simple – pour reprendre un parasite de langage que vous avez souvent, laissant penser que lorsque vous vous adressez aux français, vous avez des imbéciles en face de vous. Monsieur Sarkozy, nous vous comprenons on ne peut plus clairement !
1 : Vous voulez interdire la liberté de conscience des athées.
2 : Vous stigmatisez le non croyant comme s'il n'avait pas de vie philosophique, et pire, d’éthique.
3 : Votre vision de la démocratie est plutôt une vision de la théocratie, « american style », façon Georges W.Bush, où la religion est placée au dessus des principes de l'Etat démocratique !
4 : En termes de voix, car il semble que ça parlera mieux aux hommes politiques, c'est quand même une énorme bourde ! 45% des Français sont sans religion (1), encore plus n'ont vraiment aucune affection pour la politique extérieure américaine, et l'écrasante majorité d'entre nous sommes « laïcards » comme vous et Monsieur Ramadan aimez à dire quand ils veulent stigmatiser les défenseurs de la laïcité en France. (Au moins Monsieur Ramadan ne se reconnaît pas de Jaurès !)
Evidemment, c'est un peu maladroit, mais il est vrai aussi qu'en décembre 2006, vous auriez pu prendre meilleure conseillère que Christine Boutin, une femme qui brandit la Bible dans l'hémicycle au moment du vote pour le PACS. Bref, la religion est affaire personnelle, intime, et que cela est une vieille tradition française de la laisser hors de la sphère publique. C'est quelque chose qui est d'ailleurs commun à toute culture laïque, qu'elle soit à majorité chrétienne ou musulmane, puisqu'en Turquie aussi on laisse la religion hors des institutions. Par exemple, Monsieur Sarkozy, on ne prie pas comme on a pu vous voir dans le zapping, lors de cérémonies officielles.
Sur les musulmans vous déclarez sur France 2 : « Quand on est musulman, ça se lit sur la figure ! » Ah bon ? Première nouvelle... nous passerons sur les connotations douteuses que l'on peut donner à cette phrase. Nous aimerions néanmoins une clarification. Le musulman a-t-il un regard particulier ? Cela veut-il dire que pour vous tous les musulmans portent-ils la barbe ? Ou les musulmanes le voile ? Car c'est quoi, Monsieur Sarkozy, pour vous, avoir une figure de musulman ? Vous attisez notre curiosité... une autre déclaration nous en dit un peut plus sur votre vision des minorités, et particulièrement de celles venues du monde à majorité musulmane, lorsque vous dites : « Zinedine Zidane et le football, c’est formidable, mais ça ne suffit pas. Les musulmans de France sont capables aussi d’avoir des hauts fonctionnaires, des chercheurs, des médecins, des professeurs». Ah bon ? Zidane, qui est kabyle, serait donc forcément musulman de par ses origines algériennes ? C'est une affirmation à laquelle nous ne nous risquerions pas, tout d'abord parce que tout maghrébin n'est pas forcément musulman, ensuite parce que les kabyles sont parfois particulièrement virulents et critiques sur l'islam. Et surtout nous n'avons jamais vu Zidane prier sur un terrain de football, marquant ainsi tout du moins s'il est croyant, son attachement aux valeurs républicaines, à la différence de... Franck Ribéry ! Enfin, cela montre surtout la vision que vous avez des certains français que vous considérez avant tout comme musulmans, cela nous ramenant cinquante ans en arrière à l’époque coloniale de l’Algérie française. L'européen est chrétien, le maghrébin et le turc forcément musulmans... (sachez, monsieur, tout de même qu'une récente étude (2) donnait seulement 60% des personnes d’origine turque se réclamant musulmans et 20% sans religion !)
Quant au CFCM, dont vous vous flattez à chaque fois que vous passez devant les médias, pour vous défendre d'un quelconque ressentiment envers les musulmans, vous n'arriverez à tromper que des français ignorant tout de l'islam et de ses intégristes. Mohamed Sifaoui, écrivain musulman laïque condamné à plusieurs reprises par les intégristes et sous escorte policière, déclare très justement au sujet du CFCM et de Dalil Boubakeur, à propos de la relaxe de Charlie Hebdo pour l'affaire des caricatures : « Dalil Boubakeur et son institution ont contribué à brouiller l’image des musulmans de France aux yeux de l’opinion nationale. En effet, en choisissant de faire ce que font habituellement les intégristes, y compris les associations extrémistes catholiques proches du Front national, c’est-à-dire poursuivre un journal satirique pour un simple coup de crayon, le recteur de la Grande Mosquée de Paris a rendu service aux intégristes de France et de Navarre mais certainement pas à l’ensemble des musulmans, notamment ceux qui restent fermement attachés aux principes de la liberté d’expression ». Le CFCM représente une minorité intégriste des musulmans de France, c'est à dire à peine 5% d'entre eux. Et vous voulez en faire un «islam de France» ? Etrange idée que cet «islam de France», un islam d'Etat, faisant fi des différentes branches de l'islam en France, et ne représentant que 10 % de nos musulmans. Mais pas vraiment nouvelle cette idée. Une idée étrangement, lorsqu'on connaît vos positions sur la Turquie... inspirée directement d'Atatürk. En effet, il fit de même avec un «islam turc». Sauf que le contexte était différent et que le but était d’affronter l’intégrisme, de considérer le citoyen comme un individu libre et non un musulman avant tout. Votre CFCM est en somme une pâle copie du « Diyanet », le ministère des affaires religieuses turques, qui ne reconnaît que l’islam sunnite ignorant 25% de turcs alévis (3).
Quant à votre vision de la Turquie... bon... nous aurons compris que, selon vous, les Turcs n'ont pas les mêmes valeurs et nous vous le concédons. Non pas les mêmes valeurs que les français, mais les mêmes valeurs que vous. Dans votre ouvrage La République, les religions l'espérance, vous statuez page 150 : « On voit bien dans quelle logique nous entraînerait l’adhésion de la Turquie : comment pourrait-on ensuite refuser à l’Algérie, qui était française il y a moins de cinquante ans, ce que l’on reconnaîtrait aux Turcs ? » et encore page 151 « Enfin, nous sommes désormais 25 pays : est-ce que l’élargissement indéfini de l’Europe ne risque pas à terme de diluer l’Europe et donc de l’anéantir ? ». Au passage, Monsieur Sarkozy, c'est parce que la majeure partie du territoire de Turquie n'est pas dans l'Europe que vous rejetez la Turquie, pour éviter de reprendre des concepts de valeurs plus douteux que Monsieur Bayrou a expliqué sur son site www.nonalaturquie.com ayant étrangement disparu pour les élections, sachez que la majeure partie du territoire français n'est lui non plus pas en Europe, tout comme Chypre... Vous nous offrez là la bonne vieille vision du péril turc de Georges de Hongrie (4), ou plus vulgairement, la phobie de l'invasion des arabes à Poitiers. C'est une dialectique, encore une fois, qu'on retrouve plus généralement à l'extrême droite. Par ailleurs, si vous tenez à ce point partir à la recherche de vos « racines chrétiennes de l'Europe », selon la mythologie chrétienne... avec les sept églises de l'Apocalypse... c'est en Turquie que vous devriez aller les chercher ! (Smyrne, Ephèse, Antioche, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie, Laodicée).
Quant à votre vision des français d'origine turque, dans un entretien accordé en février 2007 à des associations de Nanterre et filmé à votre insu, lorsque votre interlocuteur vous interroge sur le communautarisme : « Vous avez installé votre siège de campagne rue d'Enghien, dans un endroit qu'on appelle la petite Istanbul je crois... Est ce que vous croyez que l'avenir de la France passe inéluctablement par la multiplication de petites Istanbul comme aux Etat-Unis et comment on fait pour que ça ne soit pas comme ça ? Parce ce que c'est ça après... » Ce à quoi vous répondez : « Mais c'est ça pourquoi ? Parce que la communauté turque, elle s'intègre pas ! Ils parlent entre eux, ils se marient entre eux, ils vivent entre eux ! » Mots à l'écoute desquels s'est indignée la mère d'une de nos adhérentes française originaire de Turquie : « Et pourquoi ce n'est pas pareil en Suisse ? Parce qu'en Suisse, on ne nous parque pas dès notre arrivée selon notre origine ! » Oui, c'est un peu détourner la question, mais c'est surtout un bon moyen de culpabiliser l'arrivant, et à fortiori, le Turc sur lequel vous faîtes une fixation. Monsieur Sarkozy, ce que vous dites là n'est certes pas tout à fait faux, mais c'est stigmatiser un peu trop le Turc. Vous auriez pu aussi bien dire la même chose de toute nouvelle population immigrante. Ce fut et c'est encore parfois le cas de français issus de communautés telles que les polonais, les portugais, et les arméniens. Des communautés qui semblent vous poser moins de problèmes, et qui nous rappellent à ces mots amères de Monsieur Uluç Özülker, ambassadeur de Turquie en France, dans Le Parisien du 11 octobre 2004 : « Si la Turquie était chrétienne, il n'y aurait aucun problème ». Il est certain que nous avons bien compris qu'il existe dans votre vision de l'Europe, et de la société française, une hiérarchisation des citoyens selon leur croyance...
En ce 24 avril passé, jour commémoratif du génocide arménien, Monsieur Sarkozy, ainsi que Madame Royal, vous avez adressé vos pensées aux français d'origine arménienne, ou plutôt d’après vos discours aux Arméniens. Nous l'avons fait aussi. Pour des originaires de Turquie, c'est quelque chose qui nous touche au plus profond, à la chair. Pour tout humaniste, le devoir de mémoire est capital. En revanche on peut souvent se poser des questions de l'intérêt que semblent porter les politiques plus à une communauté qu'à une autre. En ce qui concerne les communautés Turques et Arméniennes, il nous est très aisé de répondre. Elles représentent à peu près toutes deux le même nombre de voix, à la différence que la communauté arménienne étant présente sur le territoire depuis bien plus longtemps, plus uniforme, est plus enracinée, plus unie aussi au contraire des français d'origine turque, à l'image de leur pays d'origine où l'on observe une complexe diversité. On a vu par exemple, et les français d'origine turque ne sont pas près de l'oublier, des représentants du P.S et de l'U.M.P saluer le discours guerrier de Mourad Papazian lors de la commémoration du mémorial au génocide arménien, le 24 avril 2006, pour qui la « cause » arménienne est un « combat », et qui conclut en ces termes : « Chers compatriotes, contre la Turquie, nous allons continuer à nous organiser. Nous organiser pour mieux nous mobiliser. Nous mobiliser pour mieux atteindre nos objectifs. Mieux atteindre nos objectifs pour gagner. Non seulement pour la reconnaissance du génocide mais aussi pour l'édification d'une Arménie libre, indépendante et réunifiée pour que tous ensemble, nous puissions reprendre possession de Van, Mouch, Kars, Sassou, Bitlis et Erzeroum ». Mots auxquels fait écho votre bras droit, Monsieur Devedjian dans Le Monde du 3 octobre 2006 : « Ce serait un paradoxe que les enfants des bourreaux soient plus crispés que les enfants des victimes ». Terme de « bourreau », commun chez Monsieur Devedjian lorsqu'il parle du génocide, pour désigner maladroitement (ou adroitement ?) le peuple turc. Vous lui faites donc écho dans votre lettre adressée au président du Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France dans laquelle vous n'êtes pas sans savoir, qu'on retrouve parmi les 17 membres permanents de son conseil d'administration, l'Association Cultuelle De l'Eglise Apostolique, l'Association cultuelle de l'Eglise Evangélique, l'Association Cultuelle de l'Eglise Catholique. Pour vous citer : « Le nom arménien évoque le courage face à l'indicible barbarie ». Que de mots délicats décidément, Monsieur Sarkozy, pour évoquer à mi mots, les citoyens turcs (y compris les français d’origine turque !)
Mais revenons donc sur Monsieur Devedjian, dont les Français originaires de Turquie ont quelques raisons bien justifiées de s'inquiéter sur la place que vous allez lui accorder si vous êtes élu président.
Monsieur Devedjian est élevé dans un pensionnat arménien (à croire que «ces gens là» aussi, ne se mélangent pas !) Etudiant en droit, dans les années 60, il adhère au groupuscule d'extrême droite Occident – aux côtés de messieurs Madelin et Goasguen - dont il devient dirigeant et Europe Action. Nous sommes à ce moment là dans le climat de la fin de la guerre d'Algérie. Dans le n°2 d'Europe Action de février 1963, on peut lire cette doctrine édifiante de racisme : « La race est en tout cas la nouvelle patrie, 'patrie charnelle' qu'il convient de défendre avec un acharnement quasi animal l ». Les slogans de l'époque de ces mouvances sont « Gauchistes, ne vous cassez pas la tête, Occident le fera pour vous ! »; « Mort aux Boches ! » et encore « Sous développés= incapables ». Si Europe Action choisit la voie idéologique, en revanche Occident prône l'activisme et la violence. Tous deux soutiennent les ségrégationnistes américains et l'apartheid d'Afrique du Sud. Occident est dissous le 1er novembre 1968 après un attentat à l'explosif. Lui qui ne parlait pas l'arménien dans sa jeunesse se rapproche des ultra nationalistes de la communauté. Il devient ainsi l'avocat du groupe terroriste arménien ASALA auteur d'un attentat à la bombe à Orly en 1983 qui fit 8 mots dont 4 français et 2 turcs, ainsi que 56 blessés le 15 juillet 1983, et qui devient ainsi la pire tuerie commise sur le sol français depuis la seconde guerre mondiale. Le 15 août 1983, le journal hebdomadaire turc Nokta ainsi que plusieurs journaux français, rappellent les paroles menaçantes qu'avait proféré M. Devedjian pour la compagnie Turkish Airlines dont les bureaux furent frappés par l'attentat d'Orly : « Il va être dangereux d'utiliser la Turkish Airlines.» Et dans un entretien accordé à l'Armenian Reporter du 6 juin 1985, Monsieur Devedjian déclare : « Tout le monde considère les membres de l'ASALA comme des terroristes, moi je vois en eux des résistants ! […] Je ne considère pas que les Arméniens qui tuent des diplomates turcs soient des terroristes. Je les considère comme des activistes. […] À l'issue de notre combat, il sera possible de libérer les terres arméniennes en Turquie et de les réunifier, indépendamment de l'Union soviétique, avec l'actuelle Arménie. […] Dans l'histoire, les Turcs ont déjà perdu les trois quarts de leurs territoires. Ils accepteront par la force la naissance d'une nouvelle Arménie. »
Si nous sommes déçus de l'opportunisme communautariste de Madame Royal face aux islamistes et aux Arméniens, au moins en ce 24 avril a-t-elle l'intelligence de différencier ultra nationalistes turcs et le peuple turc tout entier dans toute sa diversité culturelle, religieuse et politique.
Quant à vous Monsieur Sarkozy qui vous engagez dans cette lettre du 24 avril, à pénaliser la négation de génocide, vous déclarez : « Vos aïeux ont été victimes d'un génocide inqualifiable, insupportable et parfaitement inimaginable ». Comme s'il y avait des génocides plus supportables que d'autres... lapsus révélateur, surtout lorsque l'on se rappelle de votre discours du 9 mars 2007 à Caen : « La France n'a jamais exterminé un peuple, la France n'a pas inventé la solution finale, la France n'a pas commis de crimes contre l'humanité, la France n'a pas commis de génocide. » N'est-ce pas là faire la négation de plus de 1000 ans d'une histoire parsemée de génocides et de crimes contre l'humanité, de l'inquisition à notre implication dans le génocide au Rwanda, en passant par le régime de Pétain, les crimes commis en Algérie... C'est tout de même édifiant de parler à des arméniens de pénalisation du négationnisme, quand vous-même, vous vous révélez vouloir être le futur artisan d'un négationnisme d'Etat. Quelle audace pour un homme qui reprend les mots de messieurs, Le Pen et De Villiers « La France, ou tu l'aimes, ou tu la quittes ! » Une injonction d'aimer que l'on retrouve dans toutes les extrêmes droites d'Europe, de la France à la Turquie, en passant par l'Italie. Nous aurions été d'origine arménienne, nous nous serions sentis pas moins insultés que nous le sommes aujourd'hui, de recevoir l'appui d'un homme qui reprend les mots du MHP, l'extrême droite Turque, dont un des partisans à assassiné le journaliste arménien démocrate et artisan de la paix en Turquie, Hrant Dink : « Türkiye ya sev, ya terket ! » (La Turquie, ou tu l'aimes, ou tu la quittes !)
Romain Gary aurait dit en ses termes « Le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme c'est la haine des autres ! » Peut-être au fond est-ce cela sur lesquels nos valeurs diffèrent fondamentalement Monsieur Sarkozy, nous entendons ne nier aucun génocide, et c'est en cela que nous comptons faire honneur à ses deux pays si chers à nos coeurs, et non en attisant la haine des uns et des autres. « Diviser pour mieux régner » sont les maîtres mots de votre politique intérieure. Vous voulez une France qui ne s'aime pas.
En conclusion, que ces quelques préservatifs glissés délicatement dans l'enveloppe nous protègent tous du virus des obscurantismes et de l’ultranationalisme qui gangrène notre beau pays laïque. Inch' Allah ! Nous accusons que les minorités musulmanes et autres ne souffrent pas de la critique, mais du laxisme profond avec lequel les autorités font respecter la laïcité et la liberté d'expression de façon inégale. Et si nous déplorons chez Madame Royal, l'abandon de certains idéaux républicains, d'avoir qu’elle ait omis elle aussi de ne pas avoir saisi la belle occasion du 24 avril pour glisser un petit mot d'apaisement pour la réconciliation des deux communautés arméniennes et turques. A l'image de Hrant Dink qu'elle n'oublie pourtant pas de citer et qui déclarait dans une interview accordée à Frédéric Mitterrand pour TV5 en 2005 « les occidentaux ont des comptes à régler avec la Turquie. Et malheureusement ils utilisent le problème arménien comme instrument de la politique internationale. Le monde arménien ne devrait pas le permettre. En effet, à chaque fois que le drame vécu par les Arméniens est utilisé comme un instrument de la politique internationale, je pense qu'on tue ce peuple à nouveau. Les Arméniens ne devraient pas le permettre. Reconnaître leur responsabilité morale et historique, c'est un devoir de conscience pour les Turcs et les Européens. C'est un devoir humain. Nous devons les laisser avec leurs problèmes de conscience. C'est la meilleure solution pour nous, Arméniens, ne devons permettre à personne d'utiliser notre triste histoire. S'il le faut nous porterons nos peines jusqu'à la fin des temps. Si les gens veulent nous aider, qu'ils le fassent. Mais de grâce, sans nous utiliser comme un instrument politique. » Lui qui concluait en fin de reportage « Vivre en Turquie a toujours été difficile, pas seulement pour les Arméniens mais pour tous les peuples, toutes les communautés, pour chaque personne. [...] Les Alevis vivent des difficultés. Les musulmans vivent des difficultés. Les minorités vivent des difficultés. Parfois les kurdes vivent des difficultés... Bien sûr les Arméniens ont vécu des difficultés. [...] Mais enfin il faut souligner que progressivement, nos difficultés avec la démocratisation de la Turquie, se résolvent et diminuent. Nous pouvons autant profiter de la démocratie que les autres. C'est ainsi que ça doit être. Il n'y a aucun sens pour un pays à déclarer que telle ou telle population est plus mauvaise qu'une autre. Les peines, les difficultés, les joies, nous devons tous les partager ensemble dans ce pays. C'est pour cela que nous nous battons. Voilà pourquoi on veut intégrer la communauté européenne. Voilà pourquoi on a ce désir de démocratisation. Pas seulement pour les Arméniens mais pour tous. Nous attendons et demandons de belles choses ! » Espoirs de belles choses pour les arméniens et peuples de Turquie, que coupent littéralement Monsieur Sarkozy dans sa lettre du 24 avril adressée à la communauté arménienne (et non aux Français d’origine arménienne !): « Je veux dire une chose simple : l'adhésion d'un nouveau membre de l'Union prend elle-même, en fonction ses propres objectifs, dans la limites de ses possibilités e de ce que les peuples consentent, avant d'être une décision relevant de la politique extérieure de l'Union et de son souci d'encourager les réformes chez autrui.» Oui Monsieur Sarkozy, nous avions bien compris, à l'image de la triste politique d'immigration que vous nous avez offert, que les intérêts financiers des peuples européens passaient avant leurs libertés.
Quant au débat sur l’entrée de la Turquie en Europe, nous vous dirons que ce sera moins votre réponse (oui ou non) qui nous importe que vos arguments. La question de l'entrée de la Turquie dans l'UE exprime la vision que le (ou la) futur(e) président(e) aura de l'UE mais aussi par exemple de la laïcité, seul principe permettant de rassembler des personnes de culture et de croyances (ou d'incroyance) différentes. Celle ou celui qui affirmera par exemple que l'UE doit se construire sur des valeurs judéo chrétiennes nous permettra de comprendre non seulement le type de société qu'il désire voir se mettre en place mais aussi sa vision de l'autre perçue de façon culturaliste et par le prisme religieux et dogmatique.
La question de la Turquie est un formidable révélateur des pensées profondes d'un candidat sur des questions essentielles comme l'immigration, la tolérance, la laïcité, le mélange culturel, etc.
Pour terminer, ce n’est pas en chantant Bécaud (5) de plein gré que nous nous rendrons aux urnes en ce triste jour que sera le 6 mai pour l'ensemble des français. Néanmoins nous qui accusons que les minorités religieuses de France ne souffrent pas de la critique, mais du laxisme profond avec laquelle les autorités font respecter la laïcité, lorsque nous glisserons notre bulletin de vote dans l'urne, nos yeux s'illumineront à l'idée qu'enfin Monsieur Sarkozy... le « karcher » aura enfin changé de mains !
Nous attendons donc de la future présidente de la république, ou si vraiment on n’a pas de bol du futur président, à ce qu’il considère tout français (ou pas d’ailleurs) non par le prisme de l’origine ethnique, religieuse ou par un communautarisme condescendant mais avant tout en tant que citoyen libre de ses choix et de ses convictions, seule manière de concevoir le « vivre ensemble » !
Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de nos sentiments laïques,
Nobel Gunès, président de l’association Athétürk - Aurélien Roulland, membre fondateur.
Athétürk,
66 avenue des Champs Elysées 75 008 Paris
(1) Le Monde Diplomatique, Septembre 2001, La France des « sans-religions » par Dominique Vidal.
(2) Chercheurs au Centre d'Etude de la Vie Politique Française (CEVIPOF), Sylvain Brouard et Vincent Tiberj ont analysé les croyances religieuses des Français issus de l'immigration africaine et turque.
(3) Alevis : Personnes qui font partie du courant appelé alevisme et représentant entre 15 et 20% de la population turque. L'alevisme est considéré comme une branche du shiisme mais a peu à voir avec sa forme iranienne. Les alévis n'observent pas les mêmes pratiques que les autres musulmans : ni prières à la mosquée, ni jeûne du ramadan, ni aucune autre fête célébrée par les sunnites et les shiites. Les alevis ont leurs propres fêtes, dans leurs propres temples (les « maisons de Cem »), leurs propres périodes de jeûne, la mixité est de mise et le voile n’existe pas.
(4) Des Turcs : Traité sur les moeurs, les coutumes et la perfidie des Turcs. Titre original : Tractatus de moribus, condicionibus et nequitia Turcorum, écrit par Georges de Hongrie. Rédigé vers les années 1480, il s’agit un pamphlet d’une rare violence - et très étrange - contre la « secte » des Turcs, les suppôts de l’Antéchrist, le Sultan, en l’occurrence Mehmet II le Conquérant.
Ainsi, le Traité nous parle, au fond, du doute, de la foi, de la conviction, et des ébranlements de la certitude. Il en demeure une peur immense, la Peur du Turc, millénaire désormais, et que l'on s'accorde encore fort peu à raisonner » (présentation de l’éditeur)
(5) « L'important, c'est la rose ». Paroles : Louis Amade. Musique : Gilbert Bécaud 1967