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Vartan K. va dorénavant s'exprimer sur les pages d'Athétürk pour nous faire partager un peu de sa triple culture arménienne, turque, et française, ainsi que de ses réflexions philosophiques. Dans l'espoir d'apporter un petit peu sa pierre à l'édifice du dialogue turco arménien tant voulu par Hrant Dink et désiré par tous les démocrates arméniens et turcs.
J'ai l'impression que 2007 sera pour moi l'année de l'écriture. Je pense que ce n'est pas un hasard mais le fruit de 50 ans d'expérience à l'école de la vie. Je ne sais pas si c'est courant chez l'être humain, mais en ce qui me concerne, c'est un point de départ. Le point de départ de ma volonté de transmettre cette expérience et de l'enrichir au gré du feedback de cette communication.
Qu'est ce qu'une expérience de vie ?
Dans mon esprit, c'est l'ensemble des connaissances donc des savoirs et l'ensemble des pratiques, c'est-à-dire les savoir-faire, en lien avec les acquisitions, qu'elles proviennent des études ou du travail. Le tout réuni, digéré par la personnalité qui s'en nourrit au cours de son histoire, constitue l'expérience de vie.
En quoi cette expérience peut-elle représenter un enrichissement pour l'autre ? Je serais tenté de dire que ce n'est pas à moi, mais aux autres de répondre à cette question. Ce n'est pas maintenant, mais dans la temporalité qu'une telle communication pourra montrer ses effets.
Enfin, il m'a fallu plusieurs paragraphes pour arriver à l'objectif que je m'étais fixé : La communication. Il s'agit bien de communiquer aux autres, avec les autres, pour moi et pour les autres.
Comme nous le savons tous, dans un processus de communication : il y a un émetteur et un récepteur, avec de nombreuses interversions des rôles au fur et à mesure que la communication s'établit.Il s'agirait pour moi de communiquer en évitant tous parasites qui soient sources de rupture du processus. Ainsi je pense que la meilleure manière de supprimer les obstacles est d'adopter une posture de neutralité. Je ne parle pas d'objectivité. Je ne crois pas à l'objectivité de la communication entre les êtres humains puisque nous sommes tous des êtres subjectifs et non des machines.
Une fois la posture annoncée, il reste à déterminer le thème de cette communication. L'objectif que je me suis fixé est de communiquer sur trois cultures. « Ma » culture arménienne, « ma » culture turque et « ma » culture française. Je ne peux pas communiquer de façon pertinente sur la culture des autres puisque la seule culture que je maîtrise est la mienne propre, ce qui constitue déjà un terrain assez « vague ».
D'un point de vue mathématique, cela donnerait 3 fois ma culture multipliée par 50 années de vie, soit cent clinquante années de culture. Maintenant que j'aperçois ce syllogisme, je me demande si je dois continuer. Parce que si on prend en considération quelques constituants d'une culture comme sa langue, sa musique, sa cuisine, sa religion, on se retrouve avec un « objet » constitué de 150 années de vie multipliées par 4 constituants, soit 600 « ingrédients », si l'on évite de prendre en considération les différentes variantes de chaque constituant. Voilà qui commence à devenir complexe, alors imaginons la bêtise qui pourrait pousser à parler au nom de telle ou telle culture en substituant une généralité à une telle complexité.
Maintenant que le cadre est fixé, l'objet serait de communiquer son point de vue à partir de son expérience de vie en évitant soigneusement de tomber dans une généralisation qui enferme, banalisante, stéréotypée, source de conflits, et obstacle au dialogue.
Les thèmes sur lesquels j'aimerais communiquer sont la question des nationalismes, de la mondialisation, des philosophies, des religions, des cultures culinaires et aborder divers points de l'actualité française, turque et arménienne.
J'espère que cette démarche constituera les prémisses d'un dialogue constructif entre des individus appartenant à des cultures diverses et variées.
Tous mes respects à tous ceux et celles qui feront l'effort de patience et de feedback, puisqu'une communication à sens unique n'est ni constructive, ni enrichissante pour les communicants.
Vartan K. APPRENTISSAGE de la haine
Je me rappelle toujours quand j'avais 8 ans les paroles de ma mère. C'était la énième fois qu'elle me racontait la même histoire.
- C'est ton oncle et sa famille qui ont tué ton père, disait-elle. - Comment ça ils ont tué mon père ? - Oui ! oui ! C'est toute la famille de ton oncle. Ils l'ont assassiné. Ton oncle Agop, le petit frère de la famille. Il a tout vendu et il a dépensé l'argent, en disant à ton père qu'il ne trouvait pas de clients. Les assassins !!
Les larmes coulaient, d'une voix cassée, elle continuait à me raconter :
- Ton père était dans le magasin d'Istanbul et ton oncle à Mersin. Ton père avait trouvé un client pour la marchandise. Il disait à ton oncle qu'il avait un client et qu'il pouvait vendre sans délai. Il était naïf, comme toi. Il était droit. Il ne savait pas que ton oncle avait tout vendu.
- Et alors ????
- Ton père commençait à se poser des questions en pensant qu'il était peut-être arrivé quelque chose, un incendie, un accident. Alors, il a pris l'avion pour rejoindre ton oncle.
- Ca a dû craindre pour lui non ? Il a dû lui casser la gueule hein !! Je me rappelle que je souriais quand je lui disais ça. Mon Géant de Père, le plus grand, le plus costaud, le superman.
- Non ! Non ! me répondait-elle, les larmes aux yeux. Il n'était pas comme ça. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche. Il était droit. Il était honnête. Tous les Turcs de Mersin venaient acheter chez lui en disant que le « Gavur » arménien était plus honnête que les autres commerçants turcs.
- Et alors il s'est passé quoi ?
- Il a constaté que ton oncle avait tout vendu et qu'il n y avait plus d'argent. Ton oncle a dit à ton père qu'il avait investi l'argent dans une commande de noisettes. Il paraît que ton père ne savait plus quoi dire. Il est sorti du magasin. Il a pris le premier avion pour Istanbul et il est rentré à la maison.
- Il devait être en colère, Hein !! Arrête de pleurer, Maman ! C'est du passé maintenant. Je suis là moi.
- Mon pauvre orphelin ! Me disait-elle en me serrant dans ses bras. Ce sont eux qui t'on laissé orphelin. Ce sont ces assassins qui t'on laissé sans père.
- Et après, il s'est passé quoi ? Je connaissais l'histoire par coeur, mais c'était un des rares moments où je l'entendais me parler, un de ces moments où on échangeait. (Oh, j'oubliais, elle nous racontait aussi l'histoire des haricots magiques, tous les 15 jours, quand je rentrais de l'Orphelinat, pour que ma sœur finisse sa soupe.) - Il est rentré à la maison sans dire un mot. Il faisait les cent pas, de là à là ! en disant « vay Agop vay ! Sen bana bunu yaptin Ha !! Vay Agop Vay !! » Il m'a demandé un ayran et il est allé se coucher. Il est mort pendant la nuit ! Ils ont tué mon Vartan ! C'est pour ça que je les déteste, toute la famille de ton oncle. Ce sont tous des assassins. Quand tu grandiras, souviens toi de ça ! Ne leur fais pas confiance ! Ils risqueraient de te faire du mal à toi aussi ! Je les hais, ces monstres.
Comme d'habitude, l'histoire se terminait avec ses larmes, tandis que ma haine grandissait contre toute la famille de mon père, du cousin de ma génération à ma grand-mère du côté paternel, contre toutes ces personnes qui étaient responsables de la mort de mon père, toute la lignée de la famille, du plus vieux au plus jeune. C'étaient des criminels. Tous, sans exception. Jusqu à mes 14 ans.
C'est une histoire de haine. Une histoire de vie. Une histoire d'appel à la vendetta. Une histoire de souffrance, l'histoire d'une mère qui n'a toujours pas fait son deuil, une mère qui est restée fidèle à son mari mort, qui est restée fidèle aux morts. Une histoire qui est mémoire et dont la relecture provoque douleur et larmes. L'histoire d'une femme seule.
Je continue à « entendre » cette histoire tragique, chaque été, quand je pars à Istanbul, au moins une fois. Je sais que je n'ai pas le droit de la lui enlever ; c'est son histoire, le moteur de son existence, une colère sans laquelle elle aurait basculé dans le néant il y a déjà bien longtemps.
Moi, je me rappelle toujours l'histoire des haricots magiques. Je l'ai racontée des centaines de fois à mon fils. Le héros des haricots magiques m'a permis de dépasser les nuages gris en me donnant l'envie, la curiosité de découvrir, de regarder le monde avec une distanciation provoquée par la hauteur de son tronc rempli de savoir et grimpant jusqu'au ciel, jusqu'à l'infini, vers la lumière.
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