|
1. Introduction 2. L'exégèse biblique 3. Clément d'Alexandrie et le voleur volé 4. Quand Origène allégorise la polygamie 5. Les saints scrupules de Saint Augustin 6. Epilogue.
4. Quand Origène allégorise la polygamie
Mais c'est incontestablement Origène, disciple de Clément d'Alexandrie, qui s'est fait le champion de cette recherche minutieuse des passages trop équivoques et de leur interprétation-allégorico-justifico-édulcoration. L'allégorisme du penseur alexandrin tient à l'idée qu'il se fait de la Parole inspirée : L'Ecriture, œuvre divine, doit respirer partout la plénitude de son auteur. Pas une phrase inutile, pas de blabla, pas de scènes choquant les bonnes mœurs catholiques... Derrière toutes phrases ambiguës des Saintes Ecritures se trouve un sens caché, allégorique, éminemment moral.
Il s'intéresse ainsi de près à la législation mosaïque : Sur celle-ci, Origène confesse que « si nous demeurons attachés à la lettre, à l'interprétation judaïque et vulgaire, je rougirais de confesser que ces lois sont de Dieu. La législation de Rome, d'Athènes et de Sparte semblera plus judicieuse et plus raisonnable. » Voici ce que relève le PeriArchon et ce qu'en pense, en substance, Origène: * Précepte d'exterminer tout enfant mâle qui n'aurait pas été circoncis le huitième jour : pourquoi punir un enfant innocent alors que ce sont les parents qui sont responsables de sa circoncision ? * Défense de manger de la chair du vautour : Personne n'y a jamais été tenté, même en période de disette ! * Défense de changer de place le jour de sabbat : ça promet d'être long !
Le nouveau testament n'est pas épargné : * Obligation de ne saluer personne en chemin (Luc, X-4) : ne correspond à ses yeux à rien de sérieux. * Pas plus que l'interdiction de porter deux tuniques ou deux paires de chaussures... : pas plus significatif... * Tendre l'autre joue à celui qui nous frappe (Matthieu, V-39) est aussi à ses yeux une ânerie plus que béate. * S'arracher l'œil droit qui scandalise (Matthieu XVIII-9) : « Impossible, d'après ce que dit l'Évangile, d'enlever l'œil droit qui scandalise : accordons que quelqu'un puisse être scandalisé par la vue, mais comment, alors que les deux yeux voient la cause du scandale, faut-il l'attribuer seulement à l'œil droit ? Qui, se blâmant lui-même pour avoir vu une femme pour la désirer, en attribuerait la responsabilité à l'œil droit seul et aurait raison de l'arracher. » (Origène, PériArchon, IV-1)
Mais là où l'art d'Origène excelle réellement dans le détournement de sens de certains passages de la Bible, c'est à propos de la polygamie. En effet, alors que la Bible privilégie la monogamie (Genèse, II-18à24 et Matthieu, XIX-5), de nombreux personnages importants de la Bible, dans une attitude des plus primaires, ne prennent femme dans le seul but d'avoir un héritier. Si celle-ci s'en révèle incapable, qu'à cela ne tienne, le mâle n'hésite pas à se trouver une seconde femme, voire plusieurs autres ! Mais, aveugles que nous sommes, là où nous croyions voir des attitudes machistes et archaïques, relevant d'un autre âge, Origène arrive à y voir des choses tout à fait vertueuses ! « Les [multiples] mariages des patriarches n'indiquent-ils pas quelque chose de mystique et de sacré ? ». Que faut-il comprendre des multiples mariages d'Abraham, Salomon, Jacob, ou Helchana et bien d'autres ?
Ecoutons Origène : « J'imagine que c'est à cause de cela qu'il y a dans la loi une malédiction pour le célibataire et l'homme stérile. Il est dit en effet : « Maudit soit celui qui n'aura pas laissé de descendants en Israël ». Si l'on entend ces mots de la descendance charnelle, il faut englober sous la malédiction toutes les vierges de l'Église. Et que dis-je ? Jean lui-même et d'autres en grand nombre parmi les saints n'ont pas laissé de descendance charnelle. Et pourtant il est bien certain qu'ils ont laissé une descendance spirituelle et des fils spirituels et qu'ils avaient tous la Sagesse pour épouse. » Voilà le fin mot de l'histoire ! Les épouses de tous ces patriarches ne sont en fait qu'une allégorie pour représenter la sagesse ou la vertu. Ô étrangeté du langage divin !
Origène continue : « C'est par les mariages aussi que l'Écriture désigne symboliquement les progrès des saints. [...] Si, par exemple, vous exercez l'hospitalité de grand cœur, c'est elle, l'hospitalité, que pour ainsi dire vous prenez pour épouse ; et si vous lui ajoutez le soin des pauvres, c'est comme une seconde épouse que vous prenez ; si vous y joignez la patience, la douceur et les autres vertus, vous aurez pris autant d'épouses que vous avez de vertus. C'est pourquoi l'Écriture mentionne que certains Patriarches ont en même temps plusieurs épouses, et que d'autres, à la mort de leur première femme, en ont pris une seconde ; elle veut indiquer par-là en figure qu'il y en a qui peuvent exercer en même temps plusieurs vertus, tandis que d'autres doivent avoir mené l'une à sa perfection pour en pratiquer une autre. »
C'est pour cette excellente raison, nous dit Origène, que ce vieux briscard d'Abraham, à l'âge de 137 ans, trouve encore l'énergie d'épouser une certaine Cethoura. « Qu'en conclure ? Faut-il penser qu'un si grand patriarche sentait encore à cet âge les aiguillons de la chair ? » Absolument pas ! N'y voyons là rien de pervers !! C'est en tout bien tout honneur, nous explique Origène. Au contraire, c'est en restant veuf qu'Abraham aurait commis une faute morale : « Il était sage, et partant il savait que nulle limite n'est assignée à la sagesse et que la vieillesse ne met pas un terme au savoir. Car celui qui se met ordinairement en mariage de la façon que nous avons dite plus haut en parlant d'Abraham, c'est-à-dire qui garde habituellement la vertu comme épouse, quand peut-il abandonner cette union ? Le dernier sommeil de Sara signifie la consommation de la vertu. Or, celui qui possède une vertu parfaite et consommée doit toujours s'adonner à quelque science. C'est cette science que le langage divin appelle « son épouse ». [...] C'est la façon la plus convenable, à mon avis, d'expliquer les noces des vieillards : oui, c'est à leur honneur que les patriarches ont contracté ces unions à un âge très avancé et presque défaillant. » (Origène, Homélies sur la Genèse, XI)
Mais, cette explication pose problème quant à un autre épisode de la Bible : celui de l'inceste de Loth avec ces filles. Origène ne peut plus prétendre interpréter ce rapport charnel du père avec ses filles comme de la dévotion à la sagesse puisqu'il n'y a plus de mariage, ni même de consentement... Peu de Pères de l'Eglise se sont hasardés à commenter cet insolite inceste. Origène tente de nous en donner une interprétation mais qui reste plutôt alambiquée (Homélies sur la Genèse, V) : Origène voit en Loth la Loi (divine). Sa femme, qui s'est retournée pour regarder la destruction de Sodome et en périt, représente en fait le peuple hébreu sorti d'Egypte : les regrets la travaillent (= elle se retourne). La perte de la femme signifie donc que le peuple Hébreu s'est détaché de la loi. La loi est seule et se réfugie dans une caverne... Très bizarrement, Origène assimile alors les filles de Loth à deux petites villes de la région qui, trop matérialistes, trop idolâtres, veulent pourtant être cautionnées par la Loi : les filles de Loth le saoulent à son insu afin de procréer : Après coup, Loth ne reconnaît pas ses enfants et ainsi « Les ammonites et Moabites n‘entreront pas dans l'assemblée de Dieu, jusqu'à la troisième et la quatrième génération... ». C'est ainsi qu'Origène tente d'escamoter un texte aux mœurs légères en le faisant passer pour une allégorie de la Loi divine et de ses mésaventures... Hits: 2256
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. SVP, connectez vous ou enregistrez vous. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.6 |