1. Introduction 2. L'exégèse biblique 3. Clément d'Alexandrie et le voleur volé 4. Quand Origène allégorise la polygamie 5. Les saints scrupules de Saint Augustin 6. Epilogue.
3. Clément d'Alexandrie et le voleur volé
C'est dans cette optique qu'est né le Didascalée, école théologique chrétienne fondée à Alexandrie en 190 après JC et qui eut successivement à sa tête deux grands noms de l'exégèse catholique : Clément d'Alexandrie (150-215 ap JC) et Origène (185 ?-244 ?). Ceux-ci s'inspiraient d'ailleurs de Philon (13 av JC ?-54 ap JC ?), exégète juif ayant lui aussi vécu à Alexandrie. Tous étaient imprégnés de la culture grecque alexandrine très affirmée à l'époque. C'est donc naturellement que les premiers Pères de l'Eglise ont emprunté les méthodes grecques d'interprétation, notamment l'allégorie. La rencontre entre la religion catholique et la philosophie grecque se fait essentiellement sur ce terrain. Aucune des trois autres religions ne se concentrera à ce point sur cette technique particulière d'interprétation. Pour les besoins de la cause, les représentants de la foi durent inventer la fameuse théorie du larcin prétendument commise par les Grecs aux dépens des juifs : les Grecs n'avaient fait que copier la sagesse juive pour leur propre compte... La méthode allégorique elle-même ne pouvait être que d'origine juive. Cette argutie de mauvaise foi allait pourtant connaître un succès durable tant l'emprunt aux Grecs semblait sacrifier à l'originalité imprescriptible du christianisme (cf. Aristobule, Philon, Clément d'Alexandrie, etc). Le Fils n'a-t-il pas dit : « Tous ceux qui sont venus avant moi ne sont que voleurs et brigands » (Evangile selon Saint-Jean, X-8 ! Pour un peu, toute la culture précédant le Christ ne serait que larcin !
En réalité, l'allégorie, est une technique bien particulière dont on situe en général l'origine dans la Grèce archaïque : Nombre de philosophes, historiens et poètes grecs scandalisés par l'indécence des mythes, se sont lancés dans la recherche de méthodes de lecture qui auraient permis d'accéder à un sens plus digne des êtres divins ; Hésiode et Homère étaient forcément à interpréter, car on ne pouvait croire que les Dieux s'adonnaient à pareilles sauteries ! Entre Chronos qui infanticide à tour de bras et Zeus qui ne cesse de batifoler avec de jeunes demoiselles tout à l'insu de sa femme Héra, il fallait nécessairement qu'il y ait là-dessous un autre sens... Cette recherche date des VIIe-VIe siècles av. J.C. (vers l'an 600). Il semble bien que le premier à proposer une lecture allégorique d'Homère ait été un présocratique, Théagène de Rhégium. Nous ne possédons de lui qu'un fragment où il interprète le vingtième chant de l'Iliade (la bataille des dieux). Dans le nom de chacune des divinités mises en scène, il propose de voir, soit un élément de la nature, soit un état de l'âme humaine. Il dit donc que Poséidon est l'eau, Apollon le feu, Artémis la lune, Hermès la raison, Ares la folie, Athéna la sagesse, etc. Il aurait peut-être été aiguillonné par les attaques de Xénophane qui se moquait des dieux de son temps, trop humains à son goût, et disait que si les animaux avaient des dieux, ils auraient pareillement des formes animales...
C'est à Clément d'Alexandrie que revient l'honneur d'avoir rendu acceptable l'emprunt aux grecs de leur culture : Il le fait en référence à deux passages du Livre :
Interprétation d'une phrase tirée de la première Epître aux Corinthiens de Saint Paul: « Je détruirai la sagesse des sages, j'anéantirai l'intelligence des intelligents. » Clément, arrive à présenter cette phrase tueuse de raison non pas comme un rejet des philosophies grecques ou romaines, mais simplement pour une critique des sophistes, c'est-à-dire des beaux-parleurs ! Il est quand même surprenant de voir un Saint Paul assez féru de philosophie pour distinguer aussi soigneusement philosophie et sophistique ! Mais enfin, la culture grecque n'est donc plus à rejeter. Plus, on va voir qu'elle est même utile à la religion : Le chef de l'école d'Alexandrie va utiliser à cet effet l'allégorie pour interpréter le fameux passage de la Genèse concernant les deux femmes d'Abraham : En effet, selon la Genèse (XVI-1à16)Abraham avait pour femme Sarah, qui ne lui avait pas donné d'enfant : et pour satisfaire ce besoin d'héritier très pressant chez l'homme, sur les conseils de sa femme certes, il épousa Agar, esclave de sa femme, pour en obtenir progéniture. Plus tard Sarah, sur intervention divine, donna elle aussi un enfant à Abraham... Déjà dans l'Épître aux Galates (IV-24) l'apôtre Paul disait, en ce qui concerne les deux femmes d'Abraham, que « ces choses sont allégoriques ». Clément d'Alexandrie renchérit et donne une nouvelle interprétation (Stromates, I-15) de cet épisode litigieux : Sarah représente la fidélité au Dieu, tandis qu'Agar représente la culture étrangère (elle est égyptienne...) : Il est donc à ses yeux légitime de s'intéresser à la culture étrangère (Agar) tout en restant fidèle à sa foi première (Sarah). Et même, cela peut être plus enrichissant dans notre rapport à la foi (Sarah tombera finalement enceinte). Clément d'Alexandrie réussit ici un tour de force non seulement en justifiant l'emprunt des chrétiens à la culture grecque grâce aux Ecritures (si Abraham l'a fait, tous les chrétiens le peuvent...) et en nous autorisant, sans même s'en apercevoir, à des mœurs volages qui, selon lui, ne font en fait que renforcer les liens du mariage ; c'est peut-être même une bonnetechnique à conseiller en cas de problème de fertilité !
Cette même histoire est interprétée différemment par Origène (PériArchon), Saint Ambroise (Traité sur l'Ancien Testament) et Saint Hilaire (Traité des mystères) : Ils y voient une représentation allégorique de l'Eglise (Sarah) et de la Synagogue (Agar) conforme en cela à l'interprétation même de l'apôtre Paul qui y voyait une allégorie de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance ; Il reste que cette version est à contre-pied de celle de Clément d'Alexandrie puisqu'elle incite à une sorte de ‘retour aux sources' alors que Clément d'Alexandrie y voit une incitation à l'ouverture. Saint Augustin, lui, y voit encore toute autre chose puisqu'il voit en Agar l'allégorie de l'hérésie. Le fils d'Agar, Ismaël, persécute Isaac, fils de Sarah comme l'hérésie tente de tromper la vraie foi. (Saint Augustin, Sermon III, "Agar et l'hérésie") Chacun y met vraiment ce qu'il veut ! Mais comme le dit Saint Augustin lui-même : « Moïse, en écrivant, a eu dans la pensée, dans l'imagination, toutes les vérités que nous avons pu découvrir dans ses paroles, et aussi toutes celles qui peuvent y être découvertes, et que nous n'avons pas, ou pas encore pu y trouver » (Confessions, Livre XII, chapitre 31). Une façon de laisser la porte ouverte à toute sorte d'interprétations, même les plus tordues...
A suivre... Hits: 1579
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. SVP, connectez vous ou enregistrez vous. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.6 |